L'Homo futurus

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Peut-on entrevoir comment la morphologie humaine va évoluer ?

L'évolution de l'homme est imprévisible dans le détail, car la mécanique évolutive est celle des mutations se faisant au hasard et étant triées par la sélection naturelle. Cependant, il existe des tendances évolutives globales depuis des millions d'années pour l'ensemble des primates. Nous les connaissons, et elles permettent d'évaluer approximativement dans quels sens une évolution est potentiellement possible.

La tendance la plus manifeste est l'augmentation de la taille du crâne et du cerveau. Jusqu'où peut-elle aller ?

Cette augmentation est repérable depuis les prosimiens, il y a 65 millions d'années : le crâne est passé d'environ 100 cm3 chez les babouins à plus de 2 000 cm3 chez l'homme.

Au départ, le crâne d'un primate était plat, un peu comme celui d'un chien. Progressivement, la capacité crânienne s'est accrue chez tous les primates - de même que chez les baleines ou les dauphins -, avec une contraction faciale concomitante : le museau a disparu, l'arrière du crâne a eu tendance à s'enrouler sur lui-même et l'oblong s'est arrondi. Le développement du cerveau a repoussé le trou occipital (large ouverture faisant communiquer la cavité crânienne avec la colonne vertébrale) vers l'arrière et le bas du crâne. L'homme moderne est devenu bipède en raison de cette migration corrélée avec des mutations des muscles et os du bassin.

La position actuelle du trou occipital chez l'homme est si avancée qu'il lui est mécaniquement impossible de migrer plus en avant. Cela imposerait un relèvement de la tête que la sélection naturelle aurait vite fait d'éliminer. Imaginez si vous aviez à marcher en regardant en l'air. Votre survie ne serait pas longue.

Par ailleurs, l'accroissement de la capacité crânienne par un élargissement des os de la voûte crânienne et un gonflement général du crâne à l'état adulte n'est pas impossible. On arriverait alors aux faciès des petits hommes verts du film Mars Attack. Mais cette croissance volumétrique ne pourrait se faire qu'après la naissance. Sinon, les femmes, limitées par la taille des hanches, ne pourraient plus accoucher.

Autre tendance "lourde", enclenchée à la séparation de l'homme et du singe : la réduction de la face qui entraîne celle des mâchoires. Peut-elle continuer ?

Depuis les années 1970, les dentistes constatent que les enfants n'ont pas les mâchoires suffisamment longues pour porter l'ensemble des dents. Comme les molaires apparaissent en dernier, ce sont les prémolaires que les dentistes sont obligés d'enlever avant l'apparition des dents dites de sagesse. Celles-ci sont également en régression et ne concernent plus que 40 % de la population.

Cette tendance à la réduction est engagée depuis plus de 5 millions d'années, lors de la première acquisition de la bipédie chez les australopithèques. Elle peut encore s'accentuer. Mais si tel était le cas, la réduction des mâchoires impliquerait un changement de régime alimentaire, de moins en moins solide et de plus en plus liquide. Un certain nombre de groupes animaux ont connu de telles réductions dentaires lors de leur évolution et ont cependant subsisté : les tortues n'ont ainsi plus de dents palatines, mais des surfaces cornées. Ce constat morphologique a sans doute une origine profonde d'ordre génétique. Bien que le régime alimentaire ait considérablement changé depuis les années 1950, on voit mal comment cela pourrait être à l'origine de la réduction faciale actuelle.

Troisième tendance, plus récente, l'augmentation de la taille. Les Français ont grandi d'environ 1 cm par décennie depuis 1981...

La taille est en grande partie liée à l'environnement. La sélection naturelle favorise la taille la mieux adaptée aux déplacements : dans les savanes africaines (Ethiopie, Kenya), les hommes sont grands. Dans les forêts tropicales, ils sont plus petits et peuvent facilement se faufiler. Des Pygmées qui ont changé de milieu pour aller vivre dans la savane ont grandi en une ou deux générations.

En France, on ne mesure statistiquement les statures que depuis la première guerre mondiale. La croissance semble s'être accélérée récemment dans la plupart des populations du monde qui sont plutôt petites ou moyennes. Pourquoi ? On pense que l'amélioration de l'alimentation depuis une cinquantaine d'années y est pour beaucoup, mais une publication de Plos Genetic du 2 mai 2007 montre l'existence d'une composante génétique dans la stature humaine des Européens.

Les anthropologues Françoise Héritier et Priscille Touraine estiment que la différence de taille entre femmes et hommes est due aux différents régimes alimentaires. Qu'en pensez-vous ?

Je pense qu'elles oublient les facteurs génétiques du "dimorphisme sexuel", qui touche la taille mais aussi la physiologie, la structure et le fonctionnement du cerveau. Ce dimorphisme est moins marqué chez l'homme actuel que chez ses ancêtres australopithèques : le crâne des mâles avait une crête sagittale et un fort bourrelet sus-orbitaire ; celui des femelles, plus graciles, n'avait pas cette crête. La diminution du dimorphisme sexuel est une autre tendance caractéristique de la lignée humaine. Mais quelle que soit l'homogénéisation des régimes alimentaires, ce dimorphisme subsistera, les femmes restant statistiquement plus petites que les hommes, jusqu'au prochain saut évolutif.

L'homme, devenu bipède, a vu ses orteils se rapprocher et la voussure du pied faire porter le poids davantage sur le talon. Va-t-on vers un rétrécissement du petit orteil, voire sa disparition ?


Le nombre des doigts est lié au gène "shh", qui détermine une multitude de choses, comme la formation de l'embryon, les positions relatives des systèmes nerveux et digestifs, et la position des organes à droite ou à gauche. Il n'y a donc aucune raison pour que le petit doigt de pied disparaisse sans mutation. Il peut subir des modifications traumatiques liées aux chaussures utilisées, mais nous ne sommes plus dans le domaine de l'évolution...

Le réchauffement climatique pourrait-il influer sur notre évolution ?

Tous les facteurs de l'environnement physique et culturel sont susceptibles de l'influencer. L'environnement peut agir directement sur des gènes par le biais de mécanismes hormonaux ou par celui de "gènes thermosensibles" comme chez la salamandre axolotl. Là, un animal passe d'une forme aquatique à une forme terrestre par le simple jeu d'un ou deux gènes thermosensibles... Le génome propose, mais l'environnement dispose. Mais ici les prévisions sont impossibles, car les tendances évolutives ne sont plus en cause. Tout repose sur la mécanique aléatoire des mutations, en interaction avec les fluctuations de l'environnement. Et au chapitre de la manipulation génétique, tout dépendra de l'éthique humaine.

A lire : Un million de générations. Aux sources de l'humanité. Jean Chaline, Seuil, 2000.

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