Un mystificateur et son "nègre"

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Qui a obtenu à l'Elysée un des plus beaux et des plus vastes bureaux, provoquant les plus vives jalousies, car il s'agit de l'ancien bureau de Giscard ?

C'est le conseiller très spécial, Henri Guaino, 50 printemps seulement, même pas énarque, qui a exigé de s'installer là. Dans un espace mitoyen de celui qu'occupe le Président. Il n'y a pas plus proche de Nicolas Sarkozy que Henri Guaino… Sinon Claude Guéant, le secrétaire général de l'Elysée, le bras droit du chef de l'Etat, le premier de l'équipe sarkozyste. Guaino est le bras gauche… Mais le préfet Guéant est beaucoup plus discret, il ne se permet pas de multiplier les interviews, de donner à tous vents médiatiques son avis, voire des recommandations de bonne gouvernance. Or Guaino se permet tout. Beaucoup plus que tous ses prédécesseurs même les prestigieux tel Jacques Attali qui, sous Mitterrand règnant, resta à l'Elysée longtemps silencieux.


Ce conseiller très spécial du chef de l'Etat s'autorise même de tirer les oreilles - les cheveux c'eut été impossible - d'un ministre, celui du Budget, Eric Woerth, pour s'être avancé imprudemment sur la question des intérêts d'emprunt immobilier. Et dans la foulée intellectuelle, qu'il a ample, cet élyséen est allé sur RMC jusqu'à rappeler aux ministres qu'ils doivent toujours se poser la même question : « quels sont les engagements du Président et comment les tenir ? » Mais de quoi se mêle-t-il ? Voilà qu'un obscur conseiller présidentiel fait la morale aux ministres de la République. Le lendemain, l'impétrant ose davantage encore, dans une interview d'une page aux Echos, où il pourfend la pensée unique et le dogmatisme de l'impuissance publique, rappelant que la parole politique était centrale, était sacrée.


Dans les ministères, et particulièrement à Bercy, on n'a guère apprécié la « prétention sans borne » de ce donneur de leçons qui, pour porter un prénom royal, Henri, se prend indûment pour le roi de France ! Jamais sous la Ve République un conseiller n'était ainsi sorti de son emploi secondaire, sinon subalterne, pour prétendre au premier rôle. L'impudent !...


Déjà, pendant la campagne présidentielle, beaucoup de sarkozystes n'avaient guère apprécié que ce gaulliste eurosceptique ne se contente pas d'écrire des discours dans l'ombre, qu'il ne se résigne pas à faire son « plume plume tralala » dans son coin, et pousse l'audace jusqu'à revendiquer un rôle politique, intervienne au grand jour, menace de démissionner parce qu'on avait changé un de ses textes, et le fasse savoir à la presse. Cet écorché vif au grand cœur, ce séguiniste impénitent osait poser ses conditions : il était et resterait libre. Il servait une cause, celle de la France et un homme, le présidentiable Sarkozy, mais il n'était pas et ne serait jamais servile.


Ce fils de femme de ménage ne se laisserait pas donner des ordres, ni même passer la muselière. Sa liberté d'écrit et de parole « n'était pas négociable », rappelait-il et ce ne fut pas négocié. Car il a apporté à Sarkozy ce qu'aucun autre conseiller n'a pu lui fournir, plus que des mots, une exigence, une élévation et une profondeur. Il l'a inscrit avec un talent d'écrivain dans le roman épique national, dans l'histoire de la France et il l'a ramené à lui-même en l'obligeant à moins de dispersion, à plus de concentration sur l'essentiel, la Nation. « Jamais la France ne choisira comme Président un libéral, atlantiste et communautariste », lui expliqua-t-il. Et Sarkozy s'affirma comme social, nationaliste, républicain… allant jusqu'à voler à la gauche ses grandes figures historiques qu'il accrochait à sa ceinture comme des scalps.


A la vérité, les jaloux comptaient sur son mauvais caractère et sur « les choses sérieuses », l'installation à l'Elysée. Car alors devrait venir le temps des technos et des courtisans, et Guaino se révélerait trop encombrant avec son arrogance, cet orgueil impavide de celui qui sait ce que le Président lui doit, et qui se refusera d'en rabattre. Les sarkozystes espéraient s'en débarrasser comme les chiraquiens l'avaient fait en 1995. Dominique de Villepin, alors secrétaire général de l'Elysée, l'avait purement et simplement expulsé de la présidence chiraquienne, et la plupart lui prophétisaient le même sort funeste. Aujourd'hui encore, les politiques les plus expérimentés, comme le secrétaire général de l'UMP Patrick Devedjian, qui admire pourtant son intelligence, ne lui donnent pas 6 mois. Bon nombre travaillent d'ailleurs à sa perte, tant Guaino le gaullo-souverainiste leur semble dangereux, lui qui plaide inlassablement contre la toute puissance de la banque centrale, contre la dictature des grands équilibres, contre l'impuissance du statu quo, et l'obsession dogmatique des déficits. Bref, c'est un peu Philippe Séguin avec 100 kgs de moins. C'est son fils spirituel aussi ombrageux, caractériel, affectif et rebelle. Combien de temps le système, combien de temps la droite convenable pourra-t-elle encore le supporter ? Car même s'il porte le costume et la cravate, même s'il se montre poli et prévenant, pour eux, il parle grossier. De surcroît, il refuse de courir comme un lapin, comme un Fillon ou un Besson derrière le Président !

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