La génération Bill Gates n'a pas renié Hô Chi Minh

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A la différence de leurs aînés, les jeunes Vietnamiens sont davantage préoccupés par leur enrichissement personnel que par les questions idéologiques. Mais ils sont encore peu nombreux à remettre en cause le parti unique.

"L'avenir appartient aux jeunes." Plus qu'un lieu commun, c'est aussi la réalité statistique du Vietnam. Près de 60 % des 80 millions de Vietnamiens ont moins de 30 ans. Ce qui signifie que près de 50 millions de Vietnamiens sont nés après la guerre. Or les jeunes sont de plus en plus nombreux à délaisser les modèles révolutionnaires, tel Hô Chi Minh, au profit de grandes figures du capitalisme américain, tel Bill Gates. Les idéaux nationalistes tombent en désuétude face au pragmatisme économique, et les karaokés ont remplacé les ligues de jeunesse.

Cette situation explique en partie les difficultés de recrutement que connaît actuellement le Parti communiste, qui n'a enregistré que 4 % d'étudiants parmi ses nouveaux adhérents entre 1993 et 2002. En 2000, une enquête du magazine Tuoi Tre, contrôlé par l'Etat, révélait que 90 % des habitants de Hô Chi Minh-Ville considéraient le fondateur de Microsoft comme leur "modèle numéro 1", tandis que 39 % citaient Hô Chi Minh. La cote de popularité du Premier ministre de l'époque, Phan Van Khai, était deux fois moins élevée que celle du président Clinton. Les 120 000 exemplaires du magazine ont été détruits par la censure et les trois éditeurs sévèrement punis.

A l'époque de la guerre froide, les étudiants qui partaient en Europe de l'Est ou dans d'autres pays socialistes avaient le "bon" bagage politique et considéraient leur réussite universitaire comme un don du peuple, qui les envoyait étudier à l'étranger pour le bien de la communauté. Cette génération, aujourd'hui âgée de 45 à 60 ans, est en train de prendre la place des anciens, aujourd'hui réduits à faire contrepoids aux réformes d'inspiration capitaliste en s'appuyant sur l'héritage de Hô Chi Minh et sur les institutions socialistes. La tournée du président Nguyen Minh Triet aux Etats-Unis illustre bien cette volonté d'ouvrir une "troisième voie" où l'idéologie communiste et collectiviste serait maintenue parallèlement aux objectifs capitalistes d'enrichissement personnel et de consommation.

Les jeunes Vietnamiens nés après la guerre sont de plus en plus nombreux à suivre des cours d'anglais, à lier amitié avec des étrangers et à surfer sur Internet. En juillet dernier, on comptait 13 millions d'habitués de la Toile. Pour bon nombre de jeunes Vietnamiens, parler anglais et utiliser Internet sont synonymes de modernité. Pourtant, la jeune génération est encore loin de réclamer une plus grande démocratisation.

Cela s'explique notamment par le fait que ces activités ont le plus souvent lieu dans la sphère publique, encore sous du contrôle du gouvernement. Exemple de cette surveillance étatique, trois jeunes internautes ont été arrêtés en octobre 2005 puis maintenus en détention sans jugement pendant près de neuf mois pour avoir participé sur le site à un forum en faveur de la démocratie soutenu par des Vietnamiens du Canada.

Des milliers de Vietnamiens étudient aujourd'hui dans des universités occidentales. Ceux d'entre eux qui ont acquis une conscience aiguë des règles et valeurs démocratiques cherchent aussi à retarder leur retour au pays. Mais beaucoup ne sont pas encore capables de développer une pensée critique et indépendante, probablement en raison de l'enseignement rigide qu'ils ont reçu au Vietnam.

Toujours est-il que, si les avancées économiques bénéficient à un nombre croissant de Vietnamiens nés après la guerre, ceux-ci ne semblent pas vouloir remettre en question le parti unique et son statut de seule force autorisée à représenter l'intérêt commun. Les progrès économiques du Vietnam et son extraordinaire potentiel encore inexploité ont éclipsé le besoin de soutenir une nouvelle génération politique, formée de jeunes non affiliés au Parti et soucieux de bousculer le statu quo.

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