Guerre du vin à Hollywood

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vin.jpgEn 1976, une dégustation en aveugle menée par onze experts reconnus – dont neuf français – concluait à la supériorité des vins californiens sur les vins français. Deux films rivaux s'intéressent à cette histoire et se livrent aujourd'hui un combat sans merci.

La nouvelle fit l'effet d'une bombe dans le milieu viticole français – et marqua le début d'une guerre du vin qui continue de faire rage. En 1976, un groupe de 11 œnologues distingués fut convié à une dégustation en aveugle. Il s'agissait de comparer des grands millésimes français à des vins californiens inconnus. A l'époque, nul n'aurait osé remettre en cause la suprématie des vins français. La France produisait les meilleurs vins au monde, un point c'est tout. Mais l'impensable arriva : tous les juges – dont neuf étaient français – sans exception accordèrent les meilleures notes aux vins américains. Trente ans plus tard, le milieu vinicole français ne s'en est toujours pas remis et ce douloureux souvenir hante encore les mémoires.

Aujourd'hui, cet événement déchaîne à nouveau les passions. Deux films hollywoodiens qui ont pris pour thème ce jugement légendaire se livrent une concurrence impitoyable. A l'époque, les Français avaient crié à la supercherie. Le verdict était caduc puisque tout amateur de vin un peu éclairé ressent dans sa chair et son âme la supériorité des vins français sur les vins californiens. Le négociant en vin britannique Steven Spurrier, organisateur de l'événement, a été accusé d'être à la solde de la "perfide Albion", tandis que les goûteurs français recevaient des courriers assassins leur reprochant d' avoir "laissé tomber la France."

Steven Spurrier a participé au film "officiel", Le Jugement de Paris, adapté du livre de George Taber, de Time Magazine, seul journaliste présent lors de la dégustation. Steven Spurrier accuse de "diffamation et de grossière réinterprétation" les producteurs du film concurrent – Bottle Shock, avec Alan Rickman dans le rôle de Steven Spurrier et Danny De Vito dans celui de Mike Grgich, propriétaire du chardonnay de la Napa Valley et vainqueur de la dégustation de 1976.

Furieux d'être dépeint comme un "snob de la pire espèce", il s'est senti insulté à la lecture du scénario et il a écrit aux producteurs de Bottle Shock pour les menacer de les attaquer en justice si son nom n'était pas retiré du générique. "En ce qui me concerne, ce scénario est un ramassis d'inventions fantaisistes", s'est indigné Steven Spurrier dans Decanter, un magazine dont il est rédacteur consultant.

M. Spurrier, qui a organisé une nouvelle dégustation à l'aveugle pour les trente ans du Jugement de Paris – avec le même résultat –, a été profondément choqué par la façon dont il était présenté dans Bottle Shock. "C'est n'importe quoi ! Je suis censé avoir des employés que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam, avoir été dans des endroits où je n'ai jamais mis les pieds et avoir emprunté de l'argent dont je n'ai jamais vu la couleur", a-t-il déclaré récemment. "Mon nom a été retiré du script et, si ce film voit le jour, j'espère qu'il sera présenté comme une fiction et non comme une histoire vraie." La société de production américaine du film officiel Le Jugement de Paris, qui détient les droits de l'histoire de Steven Spurrier, envisage également de poursuivre la production concurrente.

M. Spurrier, qui avait 34 ans à l'époque de la première dégustation, raconte que la production lui a proposé des grands noms du cinéma pour interpréter son personnage. "Je leur ai dit que je voulais un acteur anglais, ils m'ont proposé Hugh Grant mais il était trop vieux à mon goût, ils ont ensuite proposé Jude Law mais je le trouve trop beau !" D'autres grands noms de Hollywood comme George Clooney et Keanu Reeves ont également été pressentis.

Pour sa part, Bottle Shock, actuellement en tournage, devrait sortir l'année prochaine. Les deux films cherchent à profiter de l'engouement des spectateurs pour les films sur le vin, comme Sideways, qui a reçu un Oscar en 2005. Nadine Jolson, porte-parole de Bottle Shock, a déclaré que le film retracera un événement historique et que "personne ne détient les droits de ce genre de chose".

Cette dégustation catastrophique a eu lieu le 24 mai 1976 sur la terrasse de l'hôtel InterContinental. M. Spurrier, propriétaire d'une cave à vin dans le centre de Paris et d'une école d'œnologie, voulait attirer l'attention sur des vins exceptionnels venus de Californie et demeurés inconnus à Paris. Il rassembla un panel de juges, comprenant entre autres Odette Khan, rédactrice en chef de La Revue du vin de France, célèbre sommelier et propriétaire de l'un des meilleurs restaurants de France.

"Je ne pouvais rêver mieux comme jury. Je voulais simplement attirer l'attention sur ces nouveaux vins. Or j'ai rapidement compris que pour les persuader de les goûter il fallait procéder à une dégustation en aveugle et leur dire qu'il y avait de très grands vins français en jeu, raconte M. Spurrier. Des grands crus de Bourgogne et de Bordeaux contre des chardonnays et des cabernets californiens. J'avais tout fait pour que les Français gagnent. Une demi-douzaine de vins inconnus de Californie contre les meilleurs vins français, le résultat était couru d'avance !"

M. Spurrier raconte que, pour les juges français, il s'agissait d'un exercice purement intellectuel et que leur suffisance leur a joué des tours. "Ce vin est trop riche, disaient-ils, il doit être californien, alors qu'il s'agissait d'un vin français, et ils donnaient les meilleures notes à un vin en étant persuadé qu'il était français. L'annonce des résultats a jeté un froid. L'une des juges voulait même reprendre ses notes et elle a ensuite écrit un article disant que j'avais truqué la dégustation, mais les autres goûteurs se sont montrés beaux joueurs. En 1976, nous avons montré que les vins californiens étaient meilleurs que les meilleurs vins français. C'était un signal d'alarme pour les exploitants français et ils n'en ont malheureusement pas tenu compte."
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