Sarkozy peut-il gripper le moteur de l'Europe ?

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Qu'il s'agisse de la libération des infirmières bulgares, de l'indépendance de la Banque centrale européenne ou de l'Union méditerranéenne, le nouveau style du président français n'est pas toujours du goût de nos partenaires allemands.

En son temps, Charles de Gaulle avait comparé la France et l'Allemagne à des lutteurs épuisés et chancelants se reposant l'un sur l'autre. C'est précisément ce repos qui a permis le partenariat Paris-Berlin, devenu le moteur du projet européen. Cinquante ans plus tard, le souvenir des horreurs de la guerre s'estompe et les partenaires sont tout guillerets. Sous la houlette de la chancelière Angela Merkel, l'économie allemande connaît une croissance qu'on n'avait plus vue depuis 2000. Personne n'aurait l'audace de dire que le nouveau chef de l'Etat français, Nicolas Sarkozy, est épuisé et chancelant (cette semaine, à l'occasion de ses vacances dans le New Hampshire, il a trouvé le temps de publier un communiqué, de s'en prendre en français à deux photographes américains et de rencontrer George Bush).

Et voici que la France et l'Allemagne recommencent à se chercher des poux. Dernier exemple en date, la prise de bec sur les négociations de Paris avec Tripoli. Alors que l'Union européenne négociait depuis des mois pour faire libérer six infirmières bulgares accusées d'avoir transmis le virus du sida à des enfants libyens et condamnées à mort, Cécilia Sarkozy est arrivée comme une fleur pour emmener les prisonnières libérées en Bulgarie et faire attribuer ainsi tous les mérites de cette libération à la France. Pis, le président français a accepté, sans en toucher un mot à l'Allemagne, de vendre une centrale nucléaire et des armes à Libye.

Tout cela survient après une série de provocations. Nicolas Sarkozy n'a cessé de remettre en question les principes de la monnaie unique, en particulier les contraintes que l'euro impose en matière de déficit budgétaire et l'indépendance de la Banque centrale européenne (BCE). "Les Allemands commencent à en avoir assez de la pose que prennent les Français", assène Daniela Schwarzer, du groupe de réflexion Stiftung Wissenschaft und Politik.

On est certes loin d'une situation de crise. Sur le sujet le plus important aux yeux de Berlin, l'avenir de l'Union, Sarkozy se montre coopératif. En 2005, les électeurs français et néerlandais avaient rejeté le projet de Constitution européenne. Le nouveau président français a pris ses fonctions en s'engageant à œuvrer en faveur d'un nouveau traité qui conserverait l'essentiel du contenu initial. Un accord en bonne et due forme a été conclu lors du sommet européen présidé par Angela Merkel en juin dernier. Mieux encore, Nicolas Sarkozy, à l'instar de la plupart des chefs d'Etat européens, entend soumettre le texte à la ratification de son Parlement, et non aux électeurs. Un soulagement pour les Allemands : "Sur les sujets essentiels, les choses ont très bien commencé entre nous et Sarkozy", assure un haut diplomate allemand.

Mais sur d'autres sujets, notamment l'euro et la politique étrangère, le président français a davantage décontenancé ses partenaires. Pendant sa campagne, le candidat de l'UMP s'était ainsi attaché à caresser dans le sens du poil les 95 % de Français qui estiment que l'euro a fait grimper les prix ("la politique de surévaluation de l'euro doit être abandonnée", avait-il clamé). Depuis son entrée à l'Elysée, en mai, il a lancé diverses idées pour échapper à la surveillance de la BCE, dont la mission est de maintenir la valeur de la monnaie européenne. L'Union devrait peut-être se doter d'un gouvernement économique, a-t-il lancé l'air de rien, pendant que son ministre des Affaires européennes suggérait que l'indépendance de la BCE devrait être limitée. Et, lors d'une visite présidentielle sans précédent à une réunion des ministres des Finances de l'Union, Nicolas Sarkozy a demandé un délai supplémentaire pour réduire le déficit de la France, que le pays s'était initialement engagé à faire disparaître à l'horizon 2010.

De même, le fricotage du président français avec la Libye relève d'une démarche nationaliste qui va à l'encontre même de l'idée de politique étrangère commune. Sans compter que Nicolas Sarkozy milite pour une "Union méditerranéenne" regroupant huit pays d'Europe du Sud et dix d'Afrique du Nord et du Proche-Orient (dont la Libye) et qui serait dotée de son propre conseil de gouvernement, dans le style de l'UE. "Cela pourrait s'apparenter au MERCOSUR", l'union douanière sud-américaine, explique Jean-Louis Guigou, partisan de longue date de cette initiative. L'idée est de réduire les flux migratoires par le biais du développement économique. Mais cette Union méditerranéenne est aussi une menace pour le processus de Barcelone, le partenariat européen en vigueur avec cette région, que Sarkozy a déjà qualifié d'échec.

Ce changement d'atmosphère s'explique notamment par un changement de style. Nicolas Sarkozy, comme Angela Merkel, appartient à une génération pour qui la paix est acquise. On n'imagine guère un président de l'après-guerre souligner, comme le président français l'a fait pendant sa campagne, que la France "n'a pas inventé la 'solution finale'". A Paris comme à Berlin, les chefs de l'Etat sont plus proaméricains que leurs prédécesseurs Jacques Chirac et Gerhard Schröder, que rapprochait une même hostilité à l'égard de l'unilatéralisme américain en général et de la guerre d'Irak en particulier. Reste qu'Angela Merkel est une prudente faiseuse de consensus qui, telle une productrice de cinéma, se plaît à rester dans l'ombre, tandis que Nicolas Sarkozy aime jouer les réalisateurs ou les scénaristes, mais surtout tenir le premier rôle. Une relation qui peut fonctionner, à condition que la star ne monopolise pas le devant de la scène.

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