Comment Sarkozy parle au Monde … et vice-versa

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Le Président continue à appeler les journalistes sur leur portable. Et ces derniers n'hésitent plus à raconter la conversation. Histoire d'un incident entre Nicolas Sarkozy et Le Monde.

« Je ne veux pas que vous parliez de Cécilia ; sur moi vous pouvez écrire ce que vous voulez. » La phrase du Président retranscrite le 18 août par Le Monde n'a provoqué aucune émotion dans le Landernau politico médiatique. Pourtant, cette phrase appelle plusieurs commentaires.

En premier lieu, proférée par le Président de la République à une journaliste du Monde, en l'occurrence Raphaëlle Bacqué, co-signataire, avec Ariane Chemin de l'article « Les dessous des vacances de Nicolas Sarkozy », la phrase de Nicolas Sarkozy peut être interprétée comme une menace : que se passerait-il si Le Monde (ou d'autres organes de presse) ne suivaient pas la « consigne » du Président ?

Par ailleurs, on savait que le candidat ou même le ministre Sarkozy, qui possède l'un des carnets d'adresse de journalistes les plus garnis de Paris, n'hésitait pas à les appeler directement sur leurs portables. Mais on pensait qu'une fois élu, il perdrait cette habitude, sa fonction principale, gérer la cinquième puissance mondiale, supposant un agenda chargé et une certaine hauteur de vue. Le coup de fil estival à Raphaëlle Bacqué montre le contraire : les journalistes politiques doivent donc s'attendre à être appelés par le Président si ce dernier a envie de leur passer un savon.

Enfin, le moins étonnant dans cette affaire n'est pas la réaction du Monde. Il arrive parfois aux journalistes politiques de recevoir des coups de fil agacés voire furibards d'hommes ou de femmes politiques mécontents d'un article sur eux. D'ordinaire, le ou la journaliste se garde bien d'en faire état, considérant que le propos est « off the record », comme on disait dans les années 1950.

Que s'est-il passé dans le cas du « papier » de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, qui a révélé l'identité des propriétaires ayant loué le lieu de villégiature des Sarkozy et de leurs amis ? « Nicolas Sarkozy, explique Raphaëlle Bacqué, a été direct, ferme et clair. Il n'était pas spécialement énervé. Il était, comment dire, professionnel. Il ne m'a pas dit que son propos était off. De toute façon, il ne fait lui-même aucune distinction entre le on et le off. Je lui ai rétorqué que si la vie privée de Cécilia n'intéressait pas le journal, son comportement en tant que première dame de France dans le cas de l'invitation de Madame Bush relevait de l'actualité politique. Il ne m'a pas suivie sur ce terrain, préférant se lancer dans un commentaire sur la politique éditoriale du Monde qui, selon lui, « n'a jamais accepté son élection et tente de le délégitimer. »

L'article de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin n'a suscité aucun débat au sein de la rédaction du Monde. Le titre – les dessous des vacances de Nicolas Sarkozy – ainsi que le texte de l'article ont été publiés tels quels.

Ce petit fait médiatique marque peut-être ou plutôt confirme un changement d'époque puisqu'il signifie que la transparence totale est en train de s'imposer dans les relations entre journalistes et hommes et femmes politiques : désormais, tout ce que dit un homme ou une femme politique peut être retenu contre lui. A lui ou à elle de « tenir sa langue »: si on peut tout dire de la conversation avec un Président, pourquoi se gênerait-t-on dans le cas d'un député ou d'un ministre ?

D'un côté, les lecteurs de la presse se réjouiront de voir qu'à côté des journalistes « embarqués », forcément connivents, apparaitront des journalistes réputés
« pittbulls », prompts à piéger leurs interlocuteurs ; de l'autre, la perspective de voir s'imposer peu à peu une règle de transparence absolue ne peut qu'effrayer ceux qui se souviennent du Meilleur des mondes (Huxley) et de 1984 (Orwell).

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