Sarkozy en campagne, mis en scène par Yasmina Reza

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Alain Minc l'avait prévenue lors d'un dîner : "Vous avez le choix entre être amoureuse et être ambitieuse." Tout aussi encourageant, Luc Ferry, le même soir, l'avait également mise en garde : "Ma pauvre, tu es rentrée dans une logique totalitaire, ton livre risque de manquer légèrement d'objectivité."  Paroles d'experts !

Amour, ambition, objectivité, ces questions sont effectivement au cœur de L'Aube, le soir ou la nuit, le nouveau livre de Yasmina Reza. Comment d'ailleurs n'y seraient-elles pas vu le sujet : Nicolas Sarkozy.

Pas facile d'écrire sur un tel livre aussitôt après l'avoir lu. L'écriture, le style, la petite musique des mots de Yasmina Reza sont là, évidemment, d'emblée. "L'homme seul est un rêve. L'homme seul est une illusion."

Une femme va à la rencontre d'un homme et lui propose de l'accompagner, juste comme ça, pour l'observer, le connaître, le temps d'une campagne électorale.

Quoi de mieux pour rencontrer quelqu'un que de le placer dans une situation extraordinaire ? Porté, happé par l'événement, il ne s'appartiendra plus et, dès lors, tout de lui-même apparaîtra. Démarche d'écrivain.

Premier problème : trouver la bonne distance par rapport à son sujet. S'y tenir ou pas. Compliqué. Ces hommes, écrit Reza, "sans doute sont-ils fauves dans leur arène, ailleurs ce sont des animaux domestiques".

Comment le nommer ? Très vite, comme s'il ne lui avait pas laissé le choix, le "tu" s'imposera, et avec lui un simple "Nicolas". Tous les journalistes qui ont approché Sarkozy ont connu ce problème, et la plupart ont fini par céder.

Définir son projet littéraire ensuite. Reza n'est pas journaliste : ce n'est ni un journal de campagne à proprement parler, encore que ça y ressemble quand même beaucoup, ni une enquête. Ni un pamphlet, bien évidemment.

"Je ne cherche pas à écrire sur le pouvoir, dit-elle à un homme d'affaires rencontré à l'Hôtel Pierre, à New York. Je ne cherche pas à écrire sur le pouvoir ou sur la politique, ou alors sur la politique en tant que mode d'existence. Ce qui m'intéresse, c'est de contempler un homme qui veut concurrencer la fuite du temps."

A vrai dire, il la concurrence si bien, si radicalement, qu'il en devient enfant sous la plume de Reza. "Debout, mains croisées, attendant gentiment (…), j'ai l'impression de voir un petit garçon", écrit-elle en le regardant assister à une cérémonie à Palavas-les-Flots. Un autre jour, à Vesoul, Sarkozy écoute une petite fille avec un violon. "Il ne la quitte plus des yeux, il dodeline, il sourit comme un gosse frappé d'émerveillement. C'est le visage de lui que je préfère."

Subrepticement, leurs rapports changent, une complicité s'installe qui confine à la tendresse. Président élu, à son retour de Malte, il téléphonera à Reza : "Je voulais t'embrasser Yasmina. Je voulais te dire combien j'ai été heureux de ta présence pendant cette campagne. (…) Tu restes autant que tu veux."

Blair, Merckel, Zapatero, Bouteflika, elle le suit partout (ou presque). Prend des notes et rapporte, cisèle quelques moments savoureux. Aucune révélation, aucune analyse politique. Aucune fascination non plus. Elle serre son sujet – l'homme Sarkozy – comme un cinéaste qui ne tournerait qu'en gros plans.

Au risque d'ignorer ou de passer sous silence certains des grands acteurs de la campagne (Claude Guéant, Cécilia). L'entourage apparaît çà et là (une prédilection pour Henri Guaino, la "plume" du candidat); certains journalistes – Jean-Pierre Elkabbach lors d'une visite à Alger, il est là "en temps qu'amical témoin"; ou encore Charles Jaigu du Figaro et Philippe Ridet du Monde, chargés de couvrir la campagne, à qui Sarkozy lance un tonitruant : "Je suis quand même une source inépuisable pour vos articles de merde !"

D'une manière générale, d'ailleurs, Yasmina Reza excelle dans le choix des citations. Tout le vocabulaire "sarkozien" y passe. Ainsi le 22 avril, dans l'attente des résultats du premier tour. Il vient de raccrocher avec un sondeur : "Ces connards, on se fait chier à les gaufrer toute l'année, vous êtes dans le temporel, il faut mettre du spirituel, du spirituel, ces enculés ! Et maintenant ils veulent pas chiffrer, putain…" Quelque chose de Saint-Simon, assurément.

La victoire apparaît certaine. Reza n'aura pas sa tragédie, elle ne la souhaite d'ailleurs visiblement pas. Elle perçoit l'homme, sa "fragilité inattendue", son ambition, son côté "petit Napoléon" ivre de lui-même, avec une justesse, une acuité extraordinaires.

Reste l'homme amoureux. Il l'intrigue. Il dit à Reza, après avoir assisté à une représentation de sa pièce Dans la luge d'Arthur Schopenhauer, avoir retenu cette phrase : "Je m'efforce de redresser mon corps pour qu'il penche vers le tien, pourvu que tu déchiffres ce mouvement obscur, cette orientation d'angle infime…"

Elle en avait été touchée. Mais comment peut-il alors écrire dans Témoignage : "Aujourd'hui Cécilia et moi nous nous sommes retrouvés pour de bon, pour de vrai, sans doute pour toujours" ? Fine mouche, Reza note : "N'est-ce pas risqué de s'exposer ainsi, ne serait-ce que par orgueil."

Plus tard, elle retrouve dans ses cahiers cette phrase prononcée lors d'un déplacement du candidat : "Je ne peux aimer un paysage que si j'y suis avec quelqu'un que j'aime." "Formule vaine, écrit Reza. Comme toutes celles où il brandit l'étendard de l'amour. Il a ainsi, à sa disposition, une série de professions de foi bien calées, imitations de la pensée, auxquelles il finit peut-être par croire."

Durant toute cette période, un autre homme a partagé la vie de Reza. Un mystérieux "G". Le livre lui est dédié, elle l'évoque à plusieurs reprises sans dire qui il est. Un homme politique de gauche ?

Pour comprendre ce qui meut Sarkozy, Reza se servira finalement d'une formule de Mitterrand : "Pour accéder à la fonction suprême, il faut désirer, aimer, et enfin vouloir."

Elle ajoute :"Côtoyant Nicolas pendant des mois, je n'ai vu que le vouloir à l'œuvre. Le désir et l'attrait de la politique, principes vitaux mais qui n'engagent pas tout l'être, ne l'habitent plus. Ils ont constitué sa matière en une époque que je n'ai pas connue et dont il ne cesse d'exprimer le regret. Il est étrange de vouloir, à n'importe quel prix, au prix des plus grands renoncements, quelque chose qui n'existe plus et qu'on a cessé d'aimer. Déserté par les formes vitales, il reste le vouloir. Le vouloir comme résidu. Si puissant cependant."

Tout le livre est ainsi : lucide, maternant. Caustique, parfois cruel. Savoureux, surtout. Le petit garçon est devenu président. Visiblement, elle a éprouvé du plaisir à observer cette mue.

Elle le regarde partir en enfilant sa veste. "Il file. Il déguerpit. Je le vois marcher, de dos, se tourner pour un dernier signe, vérifiant les poches, le portable, disparaître dans l'embrasure en une claudication légère."

A déguster lentement, ligne à ligne…

Extraits :

"A la fin de la garden party du 14 Juillet, il étreint Christian Clavier. Ils s'étreignent à la manière des acteurs. Fous de joie de s'aimer, de se désigner toi mon copain à la face du monde. C'est une étreinte que j'ai vue mille fois, sous toutes les latitudes, des acteurs qui ont à cœur de s'étreindre publiquement, ivres de leur prestation, de cette surhumaine chaleur et ce rire démonstratif." (p.11)

"– L'amour, c'est la seule chose qui compte.
– Je ne crois pas. Si on t'enlevait ta vie sociale, tu dépérirais.
– Si on m'enlevait ma famille, encore plus.
– Si on te mettait avec Cécilia et les enfants à Maubeuge, tu te jetterais dans la rivière.
– Je deviendrais le roi de Maubeuge en deux ans !" (p. 40)

"– Entre, Arlette, viens, viens !
Pendant un court instant, je crois qu'il invite Arlette Chabot à venir s'asseoir sur ses genoux. Le croit-elle aussi ? Elle parvient miraculeusement à s'immiscer entre lui et Jeanne-Marie, la plus jeune fille de Cécilia. Ils sont curieusement collés et elle s'efforce de rester droite.
– Dis-donc toi, lui dit-il, si tu souris pas après une émission pareille, quand est-ce que tu souris ?" (p.44)

"Dans le salon de l'hôtel, avant le meeting de Charleville-Mézières, il prend Le Figaro qui est sur mes genoux, visiblement attiré par un article.
En une, il y a le revers électoral d'Ahmadinejad et divers sous-titres dont son déplacement. En bas de page, à droite, une publicité.
Après quelques secondes d'attention, il dit : elle est belle la Rolex." (p.55)

"Mme Royal, est-ce qu'elle m'aide ? Ce n'est pas sûr. Ce n'est pas sûr que le fait d'être nulle soit forcément un handicap en France." (p. 85)

"Quelle potion lénifiante Nicolas Sarkozy et Henri Guaino ont-ils avalée pour écrire cinquante-trois fois le mot "amour" dans un discours d'à peine trente pages ? Pour écrire "La jeunesse c'est la promesse des commencements, des soleils qui se lèvent sur les mondes endormis" ? Quel état d'immense fatigue a pu les conduire à "ce formidable besoin d'amour qui doit faire marcher le monde" ? Sans mentionner les discrets pompons avec "Vous avez de la chance d'être jeune, parce que la jeunesse c'est la liberté" ou "Ne pas être capables de partager l'amour, c'est se condamner à être toujours seul". Que s'est-il passé pour que deux hommes, jusque-là heureusement inspirés ensemble, rédigent, faisant fi de toute retenue et lucidité, cette roucoulante homélie ?" (p. 111)

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