Nicolas Sarkozy, les Cent jours

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Fin de lévitation
Par Jacques Julliard - Le Nouvel Observateur

Et si le temps était venu pour Sarkozy de sortir enfin de l'ivresse du pouvoir pour entrer dans ses responsabilités

Que diable allait-il faire dans cette galère ? Lui, c'est Bernard Kouchner. La galère, c'est l'Irak. L'invasion de ce pays par les Américains fut une faute grave, une imposture justifiée par des mensonges. Le maintien de leurs troupes sur place est criminel, car il entretient la guerre civile. Or Kouchner vient de déclarer à Bagdad que la page des désaccords franco-américains était désormais tournée. Pour son gouvernement, peut-être. Pour nous, la page ne sera tournée que lorsque les troupes américaines auront quitté l'Irak et George Bush la Maison-Blanche. Car celui-ci n'a en rien infléchi sa politique. C'est donc la France qui a infléchi la sienne. Pourquoi cette hâte à gagner les faveurs d'un président déconsidéré jusque dans son propre pays, jusque chez ses partisans ? Si c'était là l'enjeu du pique-nique de Sarkozy avec la famille Bush, cela fait cher du hot dog. Etre le caniche d'un conquérant n'est déjà pas très glorieux, voyez Tony Blair. Alors, devenir celui d'un loser, vous pensez.

Etrange politique étrangère, décidément, que celle du président. Je n'ai pas partagé l'enthousiasme d'une majorité de Français à l'idée que nous venions de tout céder, absolument tout, à un maître chanteur comme Kadhafi, doublé d'un tortionnaire. La rançon est énorme. La fourniture d'un équipement nucléaire civil à un pays comme la Libye qui n'en a nul besoin est un geste irresponsable. Aller sur place pour réintégrer ce sinistre dictateur dans le cercle des gens fréquentables passait la mesure. En un été, Nicolas Sarkozy aura donc dédouané deux des plus dangereux personnages de la planète, Bush et Kadhafi. Pas de quoi pavoiser.

On ne voit pas non plus où est la cohérence de la politique économique de l'Elysée, ni même quel en est le dessein d'ensemble. Que la suppression des droits sur les successions et l'allégement des intérêts des emprunts pour accession à la propriété soient des mesures populaires, on l'aurait parié. Que ce soient des mesures salutaires est une autre chose. On aurait voulu que l'état de grâce, naturellement propice aux décisions courageuses, fût mieux mis à profit. La vérité est qu'il a été gaspillé. Nicolas Sarkozy fait des «coups», il ne fait pas une politique. Quand il en aura fini avec ses numéros de trapèze volant, achevé de réduire ses ministres et collaborateurs à l'état d'idiots utiles, convaincu son épouse de renoncer à des comportements erratiques ( j'ai pourtant adoré l'angine blanche ), il faudra redescendre sur terre et constater que tout reste à faire.

La France aborde en effet une période difficile avec de lourds handicaps : elle n'a pas assaini ses comptes sociaux; à la différence de tous ses concurrents, elle n'a pas réduit sa dette, au contraire. Elle n'a pas non plus pris les mesures de relance indispensables. Rien, au style près, de fondamentalement différent de Jacques Chirac. Un ministre à qui je faisais part de mes inquiétudes m'a répondu : «Vous avez totalement raison, mais je vous demande de ne pas me citer.» A quoi Nicolas Sarkozy répond, paraît-il, que l'essentiel est de rétablir la confiance, et que dès lors tout le reste nous serait donné par surcroît. Il y a donc une double face du président : un profil Tapie-Berlusconi avec du culot, de l'esbroufe, des montres mastoc et des lunettes Ray-Ban. Mais aussi un côté Poincaré-Pinay, réconciliant toutes les strates de la bourgeoisie autour de la confiance et des vertus de l'entreprise.
Le malheur est que l'intendance ne suit pas. Il n'y a pas d'état de grâce économique, notait récemment «le Monde».

Pas d'effet Sarkozy. La croissance sera nettement inférieure aux prévisions. Moins de 2%, vient de reconnaître Christine Lagarde.

Il serait pourtant temps, comme dit la chanson, d'en venir aux choses sérieuses. Il est même urgent de sortir de l'ivresse du pouvoir pour entrer dans ses responsabilités. En mai, les Français ont élu un Zorro, un shérif, un confesseur. Plus rien désormais entre eux et le président. Plus de ministres, plus de Parlement, plus de politique, plus de Constitution. Ce vide sidéral donne un peu le vertige.


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