Gauche : la tentation centriste

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Quelles sont les vraies raisons de la défaite à l'élection présidentielle ? Comment les Français et les sympathisants de gauche jugent-ils le programme ou les choix du PS ? Et comment revoient-ils l'avenir de la gauche, au moment où s'engage la rentrée politique ?

L'avantage du désastre, c'est qu'il ne laisse pas de place au doute. Le PS doit changer, profondément, ou bien se résigner à végéter, cadenassé par un corpus idéologique lesté des évidences des années 1970. Devenir moderne, recoller à la réalité et à l'opinion, ou bien péricliter, loin de son époque et d'un pays qui a bien changé... Le sondage Sofres exclusif que nous publions, préparé par «le Nouvel Observateur»avec le groupe des «Gracques», ces contestataires modernistes de la gauche révélés pendant la présidentielle, envoie aux dirigeants socialistes un message cruel : ils avaient faux, et sur toute la ligne.

Le programme du PS, fruit de tant de patients compromis entre chapelles socialistes ? Un projet ringard, impraticable et tue l'amour ! Les chiffres sont accablants : 68% des sondés jugent le programme socialiste «pas réaliste», 74% «pas vraiment innovant», 62% «en décalage avec les aspirations des Français» ! Les sympathisants de gauche eux-mêmes n'arrivent pas à donner quitus à leurs favoris : ils sont ainsi 63% à acter le manque d'innovation, 51% à constater le manque de réalisme et 49% à admettre le décalage avec l'opinion. Les électeurs socialistes sont bon enfant, qui ont voté pour leurs champions en dépit de ce qu'ils proposaient !

Ce jugement seul suffirait à justifier une révolution interne. Mais quand on entre dans les détails, le tableau se durcit. Méthodiquement, des totems de la gauche sont renversés par les Français. L'axe stratégique majeur, l'incontournable union de la gauche, tabou du PS depuis le congrès d'Epinay de 1971 ? Une vieille lune, répondent les sondés, qui lui préfèrent une alliance socialo-écolo-centriste ! La recherche d'un pacte PS-Verts-MoDem a les faveurs de 44% des Français, et surtout - réponse saisisante - de 43% des sympathisants de gauche... En face, 29% seulement des sympathisants de gauche prônent un «renforcement des liens» du PS avec le PC et l'extrême-gauche ! La diminution de la durée du travail, mesure emblématique de la gauche depuis les années 1970 ? Une incongruité, rejetée par 68% des sondés et 58% des sympathisants de gauche ! Pis encore ? Des mesures engagées par le gouvernement Sarkozy, combattues par la gauche sur le mode "de l'anathème, sont largement approuvées. Ainsi l'alourdisement des peines contre les mineurs récidivistes ou le service minimum dans les transports publics... Quant à la régularisation des sans-papiers, elle est rejetée par 56% des sondés.

De quoi sabrer le moral des patrons du PS, au moment où s'engage la rentrée politique ? Ou au contraire de quoi - enfin - réveiller les éléphants. Car le sondage éclaire la claque électorale du printemps. L'inadéquation de la pensée et du discours de gauche n'était pas affaire de circonstances. Si la gauche veut revenir au pouvoir, il devient absurde, face à une opinion ouverte à des solutions innovantes, de s'accrocher à des fondamentaux obsolètes. Les Français préfèrent la flexibilité du travail à la protection des salariés (49% contre 39%) pour combattre le chômage. Ils ne croient plus à la relance économique par les déficits ou les ristournes fiscales (le sarkozysme, ici, est jugé aussi daté que le socialisme) et préfèrent réduire la dette pour protéger les générations futures. Les voici raisonnables et adaptés. Epinay est enterré, Keynes est fatigué. Quant à Marx, qui est-ce ? L'économie de marché, acceptée non sans mal par un PS perclus de mauvaise conscience antilibérale, est acceptée comme étant le «moins mauvais système» par 65% des sondés et 63% des sympathisants de gauche !

En même temps, tout n est pas si simple. Les sondés, excédés par le PS tel qu'il est, ne définissent pas nettement le PS tel qu'il devrait être. Leurs réponses sont contradictoires. Ainsi les mêmes qui fustigent l'inanité du programme socialiste expliquent que ce programme n'a pas joué de rôle majeur dans la défaite (27% des sondés, 23% des sympathisants de gauche), bien moins en tout cas que «les rivalités internes au PS» (46% des sondés, 57% des sympathisants de gauche) ! On pouvait donc l'emporter avec un mauvais programme, à condition de soigner les apparences ? Etrange conception de l'action politique, réduite aux ententes au sommet, fussent-elles factices...

Autres contradictions : les sondés, qui fustigent l'absence d'innovation du PS, sont parfois très «traditionalistes» dans leurs appréciations. Ils continuent de trouver «adaptée» l'augmentation du smic à 1 500 euros (52% des sondés, 67% des sympathisants de gauche) que même Ségolène Royal portait sans y croire. Ils plébiscitent la retraite à 60 ans (65% des sondés, 69% des sympathisants de gauche) que les socialistes n'oseront jamais rétablir. Et ils rejettent la diminution du nombre de fonctionnaires (55% des sondés, 75% des sympathisants de gauche) ! Tout en adoubant l'économie de marché, les sondés persistent à rejeter la mondialisation : 74% la jugent négative pour les salariés, 48% pour les entreprises. L'exception française est une sérieuse contingence pour les modernistes : les tabous du smic, de la retraite et des fonctionnaires sont revendiqués à droite comme à gauche.

En revanche, d'autres sujets sont clivants et montrent encore une opinion de gauche campée sur ses bases traditionnelles. Le renforcement de la sélection à l'université, admis par l'ensemble des sondés (43% pour, 43% contre), est nettement rejeté à gauche ( 55% contre, 35% pour ). De même la flexibilité du marché du travail, admise par 49% des sondés (50% au centre et 64% à droite), est rejetée ( 51% contre 39% ) par l'opinion de gauche. La demande de réalisme, parfois, reste théorique. Et les pistes Scandinaves (la flexicurité) ou anglo-saxonnes restent malaisées à explorer. «Le sondage montre que l'opinion est fluide et qu'il y a de la place pour un travail de conviction», estime Bernard Spitz, un des animateurs des «Gracques ».

Le choix de l'alliance au centre mérite donc d'être considéré attentivement. Il peut montrer une véritable aspiration au changement et à l'innovation ou n'être qu'un simple accommodement tactique avec la réalité électorale. En 2002, les 10% obtenus par les candidats trotskistes et les 5% de Noël Mamère, écologiste gaucho-libertaire, avaient traumatisé un PS réduit aux 16% de Lionel Jospin... L'antilibéralisme était maître de l'heure, et lasocial-démocratie, sous surveillance. Le référendum européen aura marqué l'apogée et la fin de cette période. En 2007, l'extrême-gauche a reflué. Le PS a encore perdu, mais c'est la tentation centriste qui l'a ébranlé et les 17% de Bayrou, désormais, inquiètent et séduisent l'opinion socialiste.
Mais dans les détails la belle construction intellectuelle d'un pacte PS-Verts-MoDem détonne. Dans leurs réponses, les - rares - électeurs verts sont plus gauchistes que centristes. Et les sympathisants de Bayrou, sur les fonctionnaires, la flexibilité ou la sélection à l'université, sont plus proches des sondés de droite que de leurs supposés futurs alliés socialistes.

«La situation du PS rappelle celle des travaillistes britanniques avant les réformes d'Anthony Giddens, de Blair et de la troisième voie, analyse Bernard Spitz. Son incapacité à changer a dégagé un espace au centre, et le MoDem concurrence le vieux PS comme les libéraux-démocrates menaçaient le vieux Labour. Un rapprochement peut hâter l'évolution. Mais si les socialistes se réforment et proposent un projet moderne, cohérent et audacieux, ils reprendront leur espace naturel.» Nouvelle gauche, année zéro ?

Sondage effectué pour le Nouvel Observateur «les Gracques», du 25 au 27 juillet 2007. auprès d'un échantillon national de 1 000 personnes représentatif de l'ensemble de la population âgée de 18 ans et plus interrogées en faceà-face à leur domicile par le réseau des enquêteurs de TXS Sofres, avec la méthode des quotas (sexe, âge, profession du chef de ménage PCS) et stratification par régions et catégories d'agglomération.

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