On a perdu le Président

Publié le

On a perdu le Président

Par Robert Letan, le 09 octobre 2006


Le président fou

Mai 1920 : un homme en pyjama, pieds nus, se balade sur les voies ferrées près d'Orléans. Placide, il explique au cheminot qui le trouve : "Ca va vous étonner, mais je suis le président de la République". Ce n'était pas une blague : le chef d'Etat venait de tomber d'un wagon. Le 10 septembre suivant, le voilà se baignant presque nu dans une des fontaines du château de Rambouillet. Rien de plus normal... Paul Deschanel, atteint de graves troubles mentaux, annonce finalement ce 22 septembre sa démission, huit mois après son élection. Dès le lendemain il est hospitalisé. Alexandre Millerand le remplace à la tête du pays. Ainsi s'achève le mandat du président le plus fou qu'ait connu le pays.

______________________________________________


On a perdu le Président

Entre les tunnels le train présidentiel haletait dans les dures montées montagnardes. La cheminée de la locomotive crachait une épaisse fumée noire illuminée par les escarbilles rougeoyantes. Des talus enneigés étaient fugitivement éclairés au passage des wagons.
La secrétaire et « amie de cœur » du président traversa le wagon salon pour regagner son compartiment. Les deux policiers du service de sécurité à demi endormis dans leur fauteuil s'aperçurent à peine de son passage.
Le président écrasa son cigare dans un cendrier, termina son petit verre de « fine champagne » enfila sa robe de chambre sur son pyjama et sortit dans le couloir en, oscillant autant à cause du roulis du train sur ses rails, semblable à celui d'un navire sur l'océan que des effets du cognac, en direction des toilettes pour y satisfaire son envie de pisser.
Mais arrivé au bout du couloir, mal éclairé à cet endroit, il ouvrit la mauvaise porte et se retrouva à demi enfoncé dans une congère.
S'étant secoué, enfoncé à mi-jambe dans le tas de neige, il ne put que voir disparaître au loin la lanterne rouge du dernier wagon et entendre, comme un adieu le long coup de sifflet de la locomotive.

Abasourdi de ce qu'un tel accident puisse arriver à un président de la république il sortit de sa fâcheuse position pour prendre pied sur le sentier qui courait le long de la voie ferrée. Transi de froid il se frappa vivement les épaules avec ses deux bras autant pour en secouer la neige que pour tenter de se réchauffer. Ce qui lui permit de constater qu'il n'avait rien de cassé. Il n'avait plus qu'une pantoufle, mais en tâtonnant dans le tas de neige dont il venait de s'extraire il récupéra, heureusement, celle qu'il avait perdue.
Réfléchissant aux moyens de se tirer de cette mauvaise affaire (car il arrive qu'un président, dans des circonstances dramatiques puisse réfléchir à autre chose qu'aux affaires de la République) il décida de suivre le sentier, tout simplement dans la direction vers laquelle il était tourné, parce que d'ailleurs, n'ayant pas de pièces de monnaie sur lui il ne pouvait faire ça à pile ou face ni utiliser la courte paille, car il avait laissé ses allumettes à côté de son cigare et il ne lui sembla pas apercevoir un champ de blé dans les environs.
Il avait de plus en plus froid et essayant de courir pour se réchauffer il s’emmêla les pieds dans ses pantoufles et se cassa la...figure dans une bouse de vache, heureusement à moitié gelée, car il n'en eut que peu pour parfumer sa barbe coupée au carré.
S’étant relevé de sa chute, il s'assit sur le rail et commença à désespérer en envisageant la possibilité, dans cette nuit glaciale, de ses funérailles nationales. C'est alors que comme l'étoile de Bethléem au petit Jésus il lui apparut la lueur tremblotante d'une lampe à huile qui signalait, à cette époque, la présence d'un passage à niveau. Plein d'espoir pour son avenir laïque et républicain il accéléra le pas vers la petite maison d'un garde-barrière où il frappa du poing en grelottant et en implorant du secours. Une voix de femme lui fit lever la tête vers la fenêtre de l'étage où s'agitait une lanterne qui cherchait à le distinguer.

« S'il vous plaît, madame, laissez-moi entrer j'ai eu un accident et j'ai très froid » dit-il et la dame lui répondit « ne bougez pas, je descends »
Il en aurait pleuré de reconnaissance, le président. La porte s'ouvrit, une silhouette féminine apparut tenant à bout de bras une lampe à pétrole.
« Entrez vite ! ça caille à ct’heure ! Qui êtes-vous ? Asseyez-vous près de la cheminée, je vais mettre un peu de petit bois pour ranimer le feu et je vais vous faire un bon vin chaud vous avez l'air d'en avoir bien besoin »
Elle s'agenouilla pour souffler sur les brindilles qui commençaient à fumer et une flamme claire les illumina. Il tendit ses mains en gémissant d'une voix tremblante
« Mon dieu que j’ai froid !
C'est alors qu'elle s'aperçut que son accoutrement n'était pas un manteau comme l'avait cru et elle s'exclama :
- C'est pas étonnant si c'est tout ce que vous avez sur le dos. Et en lui versant dans un bol du vin, qu'elle faisait bouillir dans une casserole de fer blanc, elle ajouta : avalez-moi ça et dites-moi, qui vous êtes et d'où vous sortez.
Il but une longue gorgée du vin chaud et sucré et quoiqu’il continua à grelotter dans sa luxueuse robe de chambre il se sentit revivre et plein de reconnaissance pour cette « brave paysanne» et sentant revenir son assurance il lui dit :
- je suis le président de la république et je suis tombé du train.
La garde-barrière resta un instant ahuri avant d'éclater de rire en disant :
- Ben moi, vieux maboul, le dites à personne, je suis la reine d'Angleterre. Bon ! Assez rigolé, si vous voulez rester « incognito » çà vous regarde et moi je m’en bats l’œil. Je vais vous mettre un matelas devant la cheminée et avec une bonne couette vous allez dormir. Moi je retourne me coucher et demain il fera jour. On verra ce qu’on peut faire.
Comprenant que l'heure n'était pas aux explications il l’aida à étaler la paillasse devant la cheminée et tandis qu'elle remontait l'escalier il enleva sa robe de chambre mouillée, se recroquevilla sous une rude couverture et il ramena sur le tout un volumineux édredon de plumes de poule.

Elle avait rajouté une grosse bûche qui pétillait dans la cheminée et sous l'effet de la fatigue, de l'émotion de son accident, du froid enduré et surtout par le deuxième bol de vin chaud dans lequel cette fois elle avait ajouté de la cannelle, il s'endormit brusquement.
Il fut réveillé par des bruits d'animaux qui lui parvenaient d'une écurie attenante le beuglement d'une vache, des grognements de cochon et le cocorico d'un coq gaulois et républicain qui devait avoir compris que c’était l’aube d’un jour nouveau pour la République.
Il s’éveilla. À travers les fentes d'un volet lui parvenait une faible lueur. Dans la cheminée la grosse bûche achevait de se consumer. Il mit quelque temps a réaliser son aventure et alors qu'il entendait craquer les marches de l'escalier, que descendait son hôtesse, il décida de ne pas lui révéler ses hautes fonctions et de s'en tenir au fait qu'il était tombé du train, ce qui restait plausible.
La garde-barrière en lui disant « bonjour, z’avez bien dormi ? » lui demanda de bien vouloir se lever pour qu'elle puisse ranimer le feu et faire chauffer le café. Elle portait dans ses bras un paquet de vêtements qu'elle lui remit « C'était à mon mari. Là où il est maintenant il n’en aura plus besoin. Ça doit vous aller ». Avec une naïveté, qu'il se reprocha presque aussitôt, il lui demanda où il était. Sa réponse vint rapide, comme si elle l'avait préparé, avec une amertume, une révolte qu'il ressentit dirigée contre lui, contre tout le système d'où elle savait que venait cet homme beaucoup trop soigné pour être des leurs. « Je n'en sais foutre rien. C'est peut-être lui qui est sous l'Arc de Triomphe. Montez à la chambre vous habiller pendant que je prépare le café au lait ».

Remontant l'escalier il se remémora le 11 novembre dernier où justement il avait été ranimer la flamme avec un entourage de militaires prestigieux qui paradaient autour de lui en agitant leurs médailles et il se rendit compte que, pendant qu'il faisait le guignol devant les photographes, pas un instant il n'avait pensé que sous ses pieds il y avait le squelette qui, en effet, était peut-être l'époux, de cette veuve de guerre. Au moment où il allait enfiler les vêtements cette pensée lui fit un choc, d'autant qu'il voyait, posée sur la commode voisine la photographie d'un militaire, qui avait inscrit dans un angle « à ma petite femme chérie », et qui avait l'air de lui dire : « Faut pas te gêner, va péter dans mes caleçons »
Il déplia les vêtements sur le lit, et soudain, il se dépêcha de les revêtir, avec une sorte de pudeur, devant la photographie de cet homme, assassiné au nom de la patrie, qui semblait lui reprocher d'être dans cette chambre où, il y avait encore peu de temps il avait fait l'amour à cette femme qu'il entendait s'agiter dans ses tâches ménagères au bas de l'escalier.
Finalement, il ne faut pas grand-chose pour faire prendre conscience à un homme d'État qu'il est d'autres valeurs que les généralités sur le destin des nations.

À ce moment le train présidentiel s'approchant de sa destination le cuisinier remettait entre les mains de la domesticité officielle, les plateaux du petit déjeuner. La jolie femme que, dans son dos, on appelait, dérisoirement, « madame la Présidente » ayant repris son rôle officiel de camériste avait pris la tête du cortège. Elle frappa à la porte avant de l'entrouvrir pour dire « Monsieur le Président, c'est votre petit déjeuner ». N'obtenant pas de réponse elle pénétra plus avant pour s'apercevoir que le lit de M. le président était vide. Elle fit poser le plateau du petit déjeuner sur une table et, le croyant « à la toilette » commença à tartiner un toast avec de la confiture de groseilles qu'on lui faisait spécialement parvenir de Bar-le-Duc. Elle en tartina une autre avec du beurre qui comme le lait qui fumait dans un petit pot, provenait de l'élevage normand, présidentiel, que la République entretenait dans la bonne ville d'Isigny.
Mais, la fidèle collaboratrice commençait à s'impatienter. Elle savait bien que le président aimait s'attarder devant son miroir pour s'arracher les poils du nez, mais le bon lait de Normandie commençait à refroidir. Alors, elle se leva pour aller frapper à la porte en disant à voix basse : « Sors de là Chouchou ton café au lait refroidit » mais au lieu d'entendre la réponse qu'elle attendait : du genre « Va te faire mettre chez les... Etc. » que M. le président utilisait volontiers pour rappeler qu'il avait servi dans les zouaves le silence persista. Alors, elle osa ouvrir la porte et s'aperçut que « la toilette » de M. le président était vide. Alors, sortant du compartiment elle ordonna, à l’un des deux gardes républicains de faction, d'aller chercher le chef du protocole, qui prit la décision de prévenir le chef de la protection rapprochée, qui sonna le rassemblement pour une recherche générale.
Ce fut le responsable du chenil présidentiel qui constata qu'une porte donnant sur la voie n'était pas complètement fermée.

En arrivant en bas de l'escalier, il la vit agenouillée devant le feu de la cheminée qu'elle faisait reprendre en soufflant sur les braises. Son chignon s'était dénoué et d'un geste gracieux de la tête elle rejetait ses cheveux en arrière. Soudain, des flammes s'élevèrent au travers des brindilles, elle se releva vivement et devant ce joli visage à demi éclairé il pensa à un tableau de ces peintres hollandais qui jouaient avec la brutalité des contrastes lumineux. Il se retint de lui dire qu'il la trouvait belle. Les galanteries ne devaient pas être son genre. De même, quand elle se leva, en prenant appui sur le banc qui était derrière elle, il retint son mouvement pour l’aider.
Elle l'examina d'un oeil critique dans sa tenue de paysan et observa. « Vous n'êtes pas aussi élégant que dans votre belle robe de chambre, mais au moins vous aurez plus chaud. Avez-vous regardé par la fenêtre ? Non ? Vous auriez dû. Il est tombé plus d'un mètre de neige cette nuit on est bloqué pour un moment.
- Vous voulez dire…
- Que l'on risque bien de ne voir personne pendant au moins huit jours. D'ailleurs, regardez ! ça recommence à neiger.
- Mais ? il désigna d'un geste le lourd appareil téléphonique accroché au mur.
- Vous pensez bien que j'ai essayé. C'est comme d'habitude la ligne est par terre.. Mais ne vous en faites pas on ne va pas mourir de faim et de froid. J'ai du lard et du jambon, des lapins, des patates, et du lait…
À ce moment, un meuglement, provenant de l'écurie voisine, leur parvint et elle observa :
Vous entendez ça ? Allez ! venez m'aider, je vais la traire et on va se faire un bon café au lait. Après nous verrons bien.
Le vache était attachée à sa mangeoire par une chaîne d'acier qui cliqueta quand elle tourna la tête vers sa maîtresse. Elle la poussa d’un coup d’épaule sur son arrière-train pour installer son petit tabouret à trois pieds, sur lequel elle s'assit, avant de pousser, sous le pis gonflé de lait, un seau qui sonna sous les premières giclées.
Il s'aperçut alors qu'il ne s'était jamais imaginé comment le petit pot de lait que, depuis son enfance, il voyait sur le plateau de son petit déjeuner, avait pu se remplir. Se tournant elle eut l'air de se moquer en lui disant :
- Vous êtes bien un parisien, je parie que vous n'avez jamais vu une vache de si près.
Il haussa les épaules en souriant et comme il s'était accroupi pour mieux voir comment elle s'y prenait elle lui envoya une giclée de lait dans la figure. Il faillit tomber en se redressant et de nouveau un elle se moqua de lui en disant :
- Faites attention ! N'allez pas vous étaler dans une bouse avec votre costume du dimanche.
C'est alors que d'un seul coup l'étrangeté cocasse de sa situation lui apparut et il éclata d’un rire qui le fit se plier en deux et par contagion elle se joignit à lui alors qu'elle retirait son seau, à demi plein de lait. Et, quand ils se calmèrent, cet accès d'hilarité les avait, malgré eux, considérablement rapprochés.
Assis sur le banc, le dos au feu il dégusta dans le gros bol de faïence, un peu ébréché, rempli de café au lait, ce qu'il considéra par la suite comme le plus succulent petit déjeuner de sa vie. Et à plusieurs reprises il trempa dans son bol des tranches de ce gros pain de campagne, cuit dans le four du boulanger du village, qu'elle lui tartinait de beurre et de confiture de myrtilles.
Tout de même un peu inquiet de l'avenir de la France il lui demanda si personne n'allait venir la secourir. Une fois de plus elle se moqua de lui :
- Vous rigolez ! Avec quoi ? Des chiens de traîneaux ? On n'est pas en Amérique ici. Maintenant ! Vous pouvez essayer si pouvez ouvrir la porte. Non ! Vous êtes mon prisonnier pour au moins huit jours.
- J'ai au moins un joli geôlier.
Il venait de s'arracher le compliment qui lui brûlait les lèvres depuis qu'il l'avait vue agenouillée devant la cheminée, elle parut un instant, interloquée et il la vit rougir un peu avant de lui répondre.
- Arrêtez vos imbécillités. Vous n'êtes pas dans votre salon à faire des compliments aux jolies dames. Je ne suis qu'une paysanne, veuve de guerre, qui sent la bouse de vache et je n’aime pas qu’on se paie ma tête
Le ton avait changé. Il était devenu plein d’amertume. Il s'en voulut et pour se racheter il lui dit qu'il le pensait sincèrement et qu’elle ne sentait vraiment pas la bouse de vache elle se contenta de hausser les épaules avant de débarrasser la table.
Dans la matinée il l’aida dans ses diverses tâches ; aussi bien dans la petite écurie pour donner du foin à la vache et du son aux lapins que pour l'aider dans la cuisine. Découvrant ces réalités de vie populaire il était comme un enfant devant un nouveau jouet, se précipitant pour l'aider, multipliant les maladresses dont elle se moquait avec gentillesse.
Pour le repas de midi elle lui proposa de faire un civet de lapin et pour cela il découvrit avec un peu d'horreur et de dégoût les diverses phases du sacrifice : Le coup brutal derrière les oreilles, l'oeil arraché pour recueillir le sang dans un bol avec un peu de vinaigre ; Il apprit que c'était là la base de la recette, l'arrachage de la peau qu'elle alla étendre toute fraîche sur un fil de fer pour la faire sécher, puis, la dégoûtante extraction des viscères où elle recueillit le foie, le coeur et les petits rognons. Et, pendant qu'elle découpait son lapin elle le chargea de décrocher une épaisse tranche de lard qui pendait du plafond et, lui tendant un couteau lui fit y découper de petits cubes qu'elle jeta dans un « fait— tout » de fonte où ils commencèrent à grésiller.
Certes, comme tous les enfants de riches il était allé se frotter aux jupons de la cuisinière. Mais la ! C'était bien la première fois qu'il prenait une leçon de cuisine en épluchant un oignon.
C'était aussi la première fois qu'il mangeait un civet de lapin et tandis qu'il trempait son pain dans la sauce onctueuse elle fut flattée des compliments sur ses talents de cuisinière.
Subitement, il se rendit compte qu'il était heureux et en lui-même il eut un peu honte d'oublier sa fonction et la France et les problèmes que devait poser sa disparition. Mais que pouvait-il y faire ? Le voyant soucieux elle lui dit
- Les vôtres vont se faire du souci. C'est à ça que vous pensez ? Vous ne m'avez toujours pas expliqué ce que vous faisiez dans ce train officiel, ils vont vous croire mort.
- Finalement, je me demande si ça ne serait pas une bonne solution.
- Qu'est-ce que vous racontez là ! Vous n'avez pas une femme des enfants ? Une famille ? Vous me direz que ça ne me regarde pas, je ne sais même pas votre nom.
- Mon nom ? Quelle importance ? Mais vous pouvez m'appeler par mon prénom Georges. Ce que je faisais dans ce sacré train ? Le train était celui du Président. Je fais partie de sa suite, une sorte de secrétaire pour remplir ses stylos et nouer sa cravate. Peut-être que j'ai envie de le laisser tomber et tout recommencer.
- Vous n'avez pourtant pas l'air d'être bien malheureux d’où vous venez.
- Peut-être pas bien heureux non plus. En tout cas, croyez-moi cela fait rudement longtemps que je ne me suis pas senti aussi bien. Pas de bruit, pas d'agitation, pas d’emmerdeurs. Dites-moi ! Heu… ?
- Gilberte. Je m'appelle Gilberte dit-elle en se rendant compte qu'il cherchait son prénom. Alors, il continua.
- Gilberte ? Croyez-vous au destin, aux accidents du destin qui, du jour au lendemain, peuvent tout changer. Croyez-vous en Dieu ?
En posant cette question, il se rendit compte qu'il n'y avait pas dans cette modeste demeure ; comme cela était courant dans toutes les campagnes, ni crucifix, ni buis bénit, ni vierge en plâtre. Il avait la réponse avant même la réplique vive et amère
- Oh ! Certainement pas ! Il n'y a qu'à voir tous les cimetières autour des champs de bataille. Et les curés et les bonnes - soeurs j'en ai eu ma claque quand j'étais petite… Mais excusez-moi ! Vous n'êtes peut-être pas du même avis.
Il sourit en se rappelant qu'au dernier «convent » de la Grande loge il avait participé à un atelier qui avait pour titre « évolution de la pensée religieuse dans les campagnes françaises »
- Oh ! Que si ! Que si ! Je vous aime de plus en plus, ma chère Gilberte. Mais vous ! Vous avez sûrement été baptisé ?
- Naturellement ! Les bonnes - soeurs m’ont trouvé un jour devant leur porte. Alors, ce « fruit du péché » comme elles n'ont pas arrêté de me le répéter jusqu'à ce qu'elles « me placent» il a été bien arrosé d'eau bénite... Et de coups de trique... ce « fruit du péché» né de père et de mère inconnus. Mais, je vous barbe avec mes histoires.
- Oh non ! Bien au contraire. Je vous en prie, continuez.
- Vous êtes sûr ? D'un certain sens, j’ai l'impression que ça me fait du bien. J'en ai tellement bavé avant d'être marié à 17 ans, a ce pauvre type dont on a même pas retrouvé les os. Il était bien gentil, mais je n'en ai pas profité bien longtemps. À peine six mois avant la déclaration de guerre. Au moins, en faisant de moi une veuve de guerre, comme il travaillait aux chemins de fer, il m'a fait hériter de cette place de garde-barrière. Heureusement ! Ce n’est pas avec la pension que je ferai des grosses crottes.
- Mais sa famille ne peut vous aider ?
- Quelle famille ? il est comme moi, un gosse de l'assistance publique. Vous ne saviez pas qu'on nous marie entre nous ? Vous croyez que l'un de ces péquenots va marier son fils ou sa fille avec un môme de l'assistance ? Vous voyez, ma chance a été que cet idiot, se ramasse un obus sur la gueule, du côté de Douaumont.
- Mais, vous êtes jeune et belle, vous allez sûrement vous remarier.
- Vous rigolez ! avec toutes les veuves de guerre qu'il y a. Et puis, s'il vous plaît, parlons d'autre chose. Allez donc chercher quelques bûches le feu assez bientôt s'éteindre et c'est pas le moment, il va faire sacrément froid cette nuit.
Il faisait maintenant presque nuit et elle alluma la lampe à pétrole avant de la poser sur la table. À son tour elle voulut lui demander ce qu'il faisait dans la vie, mais il éluda.
-J'espère qu'un jour vous me permettrez de tout vous raconter, pas ce soir... Je vous en prie… Disons que ... je suis à l'aise.
- Çà ! Je l'ai compris.
Elle n'insista pas. Quand ce fut l'heure d'aller dormir, elle le surprit en lui disant qu'avec le froid qui se faisait sentir avec plus d'acuité il ne pouvait pas dormir par terre et qu'il serait plus au chaud dans la chambre. Il crut qu'elle allait mettre un matelas sur le plancher, mais quand ils furent en haut il comprit, quand elle lui dit de tenir la lampe, qu'il allait partager son lit et il protesta qu'il allait redescendre et s'installer comme la veille devant la cheminée. Mais déjà, écartant les couvertures, elle utilisa six le traversin comme une séparation qu'elle confirma en riant.
- Et n'essayer pas de traverser la frontière vous serez mal reçu.
En fait, ils ne surent jamais lequel des deux avait traversé la frontière. Une chose est sûre c'est que, quand il fait froid dans un lit, rien n'est plus efficace que de s'emmêler l'un dans l'autre. Et la vache et le cochon eurent beau montrer leur indignation ils firent, sous le gros édredon rouge une mémorable grasse matinée.
Elle fut suivie de quelques autres et de quelques découvertes passionnantes où, la très belle secrétaire particulière de M. le président et l'héroïque caporal disparu, furent totalement oubliés.
Bien qu'il eût, tout à fait assimilé la technique du sacrifice des lapins, il commençait à se demander s'il n'allait pas être obligé d'égorger le cochon quand, enfin, après trois semaines, la neige commençant à fondre, ils purent ouvrir la porte.
Il paraît qu'il est des prisonniers qui le jour de leur libération demande au se directeur de leur prison de les garder encore un peu.
- On ne va pas tarder à avoir de la visite tu vas enfin pouvoir rentrer chez toi.
- Et qui te dit que j'en ai envie ?
- Envie ou pas je ne vois pas ce que tu peux faire à moins de m'épouser et de t'embaucher à la Compagnie.
La journée s'écoula tristement et il eut à la consoler plusieurs fois. C'était pour elle un souvenir identique quand son mari était parti pour défendre la patrie. Comme il voulait user de ses hautes prérogatives pour la sortir de sa misérable condition il lui demanda de lui montrer les papiers du disparu et son titre de pension. Elle apporta sur la table une boîte de fer blanc qui avait contenu des « Biscuits Brun », c'était encore marqué sur le couvercle, et lui tendit son livret de famille et des actes de naissance qui, en quelques lignes et deux ou trois coups de tampon, résumaient l'histoire familiale de la jeune femme et de son mari, le soldat disparu.
Pour l'un comme pour l'autre ils étaient entrés dans la vie et la société par un constat de gendarmerie, qui attestait, pour l'une, qu'elle avait été trouvée sur les marches d'escalier du couvent des soeurs de Saint-Vincent de Paul et pour l'autre, quelques années plus tôt, par un sacristain, sous le bénitier de son église. Autrement dit, confiés à Dieu par une maman désespérée. Elle expliqua :
« Les bonnes sœurs m'ont élevé dans leur orphelinat jusqu'à l'âge de 12 ans. Après quoi elles m'ont confié à une famille d'accueil, une grosse ferme de la région, où j'ai surtout appris à élever des vaches et des cochons. C'est la, que j'ai rencontré mon malheureux compagnon d'infortune qui m'y avait devancé deux ans plus tôt.
Je dois dire que nous n'avons pas été trop maltraités et qu'en tout cas nous avons mangé à notre faim. À sa majorité il a été faire son service et en revenant s'est fait embaucher à la Compagnie et on s'est mariés. Six mois après il a été rappelé et me voilà, point final !
- Pourquoi point final ? Moi je n'ai pas envie de te perdre, tu m’a trop donné pendant ces quelques jours
- Ne dis pas de bêtises. Je sais très bien ce qui va arriver, tu vas me sortir de ce trou et m'entretenir quelque temps pas trop loin de ta femme et de tes gosses. Je t'aime bien, si et et, merci de m'avoir rendu heureuse quelques jours, mais je préfère rester là avec ma vache et mon cochon en espérant qu'un jour ou l'autre un péquenot du coin viendra me récupérer pour que je lui fasse des gosses et sa soupe. D'ailleurs, je ne sais toujours pas qui tu es.
Il feuilletait toujours le paquet de papiers, de lettres et de photographies et lui demanda brusquement pourquoi le décès de son mari n'avait pas été inscrit sur son livret de famille.
- A la mairie, ils m'ont dit qu'il y avait un délai pour les disparus.
- C'est exact ! Mais il est terminé, c'est pour ça que tu touches une pension de veuve de guerre
- de toute façon, ça ne change rien !
- Beaucoup plus que tu ne crois.
Il lui fallut beaucoup de conviction pour la convaincre qu'il aimait tellement le civet de lapin et la cuisinière qui le préparait, qu'il allait s'attribuer l'état civil de ce pauvre Ducanal pas assez mort pour qu'il en soit porté mention sur son livret de famille.
Mais après tout s'il n'avait pas appris à se montrer convaincant il n'aurait pu devenir ce président de la République si fâcheusement disparu en tombant du train.

Malgré toutes les recherches, on ne retrouva par le président. Ce qui fit l'affaire de son successeur qui se montra brillant pour régler les affaires de la république et suggéra aux diverses compagnies de chemins de fer de mettre une pancarte à l'intérieur des wagons « Ne pas ouvrir cette portière avant l'arrêt complet du train ».

Quelques années plus tard les personnalités d’une petite ville de l'Amérique « profonde » recevaient l'invitation suivante :
« Mme Gilberte Ducanal et M. Gaston Ducanal, ainsi que leurs enfants Michael et Christine ont la joie de vous informer de la naissance de Georges, leur troisième enfant. Vous êtes invités à la fête qui sera donnée à cette occasion à leur ranch où un grand rodéo sera organisé »

Finalement, on dit que l'argent ne fait pas le bonheur, mais avoir un compte à numéro dans une banque suisse cela peut y contribuer. Et alors, il n'était pas du tout déshonorant pour Mme Ducanal, qui avait l'expérience de ces animaux, d'être propriétaire d'un troupeau évalué à environ 3000 têtes. D'autant, qu'elle était plus obligée de les traire.
C’était ça l’Amérique !

Commenter cet article