Nicolas Sarkozy fait disparaître l'opposition, mais pas les mécontents

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L'entreprise de déstructuration de l'opposition à laquelle s'est livré Nicolas Sarkozy depuis son accession à l'Elysée - via notamment sa politique d'ouverture - a porté ses fruits; au-delà, peut-être, des espérances et des intérêts du chef de l'Etat. Il en résulte un décalage qui peut être lourd de risques.

Portés par une conjoncture morose et une forte inquiétude des Français sur leur pouvoir d'achat, les sujets de conflits potentiels (retraites, fonction publique, franchises médicales, etc.) menacent de se multiplier et de s'amplifier. Mais nul - parmi ceux qui sont censés jouer ce rôle - ne paraît en mesure d'orchestrer les mécontentements.

Un sondage de l'institut OpinionWay, réalisé les 2 et 3 octobre auprès de 1 103 personnes, et publié dans Le Figaro du 5 octobre, illustre le côté surréaliste de cette situation. Question : "Au cours du mois dernier, laquelle des personnalités suivantes fut le meilleur opposant à Nicolas Sarkozy ?" Réponse : premiers ex-aequo - avec 14 % de citations chacun - Dominique de Villepin (UMP), ex-chef d'un gouvernement dont Nicolas Sarkozy était le numéro deux, et Ségolène Royal, cible privilégiée de ses camarades du PS. Arrive en troisième position (avec 13 %) François Bayrou, président d'un MoDem qui dispose de quatre députés seulement.

On aurait tort d'en déduire que l'opposition a disparu corps et biens. Si les partis de gauche sont peu audibles, des foyers de contestation ont surgi, au rythme (endiablé) des initiatives de Sarkozy. Revue de détail non exhaustive.

Les ennemis irréductibles.

L'aversion de certains ex-chiraquiens pour le style et la méthode Sarkozy n'a pas disparu avec le départ à la retraite de leur mentor. A la tête du Conseil constitutionnel, qui a censuré, à la mi-août, la rétroactivité de la déduction fiscale des intérêts d'emprunts, Jean-Louis Debré est soumis à un devoir de réserve qui ne l'empêche pas de veiller au grain. Dominique de Villepin, lui, fait feu de tout bois. Ouverture, institutions, ADN... : l'ancien premier ministre - mis en examen dans l'affaire Clearstream, où Nicolas Sarkozy est partie civile - ne laisse rien passer. Les rares relais dont il continue de disposer à l'Assemblée nationale (Jean-Pierre Grand, Georges Tron) sont au diapason de sa mauvaise humeur.

Les "éthiques" (et assimilé).

L'examen du projet de loi sur l'immigration en général et de "l'amendement ADN", en particulier, ont redonné de la voix aux défenseurs des droits de l'homme. Outre la gauche, des représentants de l'épiscopat, des universitaires et des généticiens ont critiqué l'amendement du député du Vaucluse Thierry Mariani. Symptôme du brouillage des repères, ils ont reçu le renfort de ministres d'ouverture, mais aussi de plusieurs élus de droite. Et même de l'ancien ministre de l'intérieur, Charles Pasqua.

Les (plus) libéraux.

En se disant "à la tête d'un Etat en situation de faillite", le premier ministre François Fillon a vu sa cote remonter sensiblement au sein des groupes parlementaires de la majorité. Où l'on proteste de plus en plus ouvertement contre une insuffisante réduction des déficits. Cette opposition-là compte dans ses rangs Pierre Méhaignerie et Gilles Carrez, ex-président de la commission des finances et rapporteur général du budget à l'Assemblée nationale.

Les (plus) réactionnaires.

Utilisé tous azimuts par Nicolas Sarkozy, feu l'état de grâce avait laissé sur place les amateurs de statu quo. Ces derniers, qui n'apprécient guère les changements institutionnels, et encore moins l'ouverture - fusse-t-elle de façade - se réveillent bruyamment. Porte-parole : Josselin de Rohan, président du groupe UMP du Sénat.

Les "sans grade" sans chef.

Le volontarisme affiché par Sarkozy sur le terrain de la sécurité continue de séduire les milieux populaires. Mais il n'est pas sûr que les arbitrages budgétaires et fiscaux rendus par le président en période de vaches maigres leur conviennent autant. Ceux-là pourraient constituer le gros des troupes en cas de forte tension sociale. Des Français inquiets pour leur pouvoir d'achat et leurs propres retraites, quand bien même ils seraient majoritairement favorables à la suppression des régimes spéciaux.

Publiée dans Les Echos du 2 octobre, la note annuelle d'Entreprise & Personnel sur l'évolution du climat social précise que ce dernier "demeure ultrasensible, comme l'a montré l'épisode de la TVA sociale". Selon cette association patronale, le consensus électoral sur la rupture est "trompeur" : "Les différentes catégories de Français n'ont ni la même vision de ce qui est à réformer, ni les mêmes enjeux."

Les syndicats, qui s'apprêtent à tester leur capacité de mobilisation, se répartissent les sujets de mécontentement. Premier rendez-vous : la journée de grève du 18 octobre, organisée à l'appel des syndicats de cheminots, pour la défense de leur régime de retraite.

Cinq mois d'"hyper-présidence" ont placé
Nicolas Sarkozy seul en première ligne. Sans fusible, face à un adversaire sans visage mais non dépourvu de munitions. Dangereuse configuration.


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