Du sarkozysme comme politique-fiction

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chronique d'Edwy Plenel, journaliste

C'est un livre introuvable que l'on peut dénicher en flânant chez les bouquinistes des quais de Seine. Quoique paru il y aura bientôt quatre-vingt-dix ans, en 1918, il semble encore d'actualité devant le spectacle médiatique français. Antonin Périvier, son auteur, qui finit directeur du Figaro, commit chez Plon ce Napoléon journaliste, inimaginable dithyrambe bonapartiste d'un Empereur promu « journaliste assurément le plus vibrant » et sacré « véritable écrivain-journaliste ». Lequel Empereur, inventant la version moderne du contrôle de l'information, par l'assujettissement des hommes et par la maîtrise de l'agenda, voyait d'abord la presse comme une menace à juguler. Tardif, l'aveu fut fait à Saint-Hélène : « L'abandonner à elle-même, c'est s'endormir à côté d'un danger. »
 

Propriétaire du Figaro d'aujourd'hui, par la grâce d'une fortune aéronautique d'invention paternelle et de commandes étatiques, Serge Dassault refuse de s'endormir. Actualisant Périvier et sa presse de gouvernement, celle qui – Napoléon toujours – défend « les saines doctrines et les bons principes », ce parlementaire milliardaire, posté à l'aile droite de l'UMP, le parti du président Nicolas Sarkozy, a donc franchi allégrement, le 1er janvier 2008, la saine barrière entre actionnaire et rédaction, autrement dit capital et éditorial, sur laquelle repose cette valeur inestimable, l'indépendance de l'information. En forme de « vœux à la France qui a choisi un président dynamique et courageux », cet éditorial de propriétaire, dont on ne saurait oublier qu'il s'efforce de caser ses avions Rafale via l'entregent présidentiel, est une première.

 

On peine à trouver une comparaison historique pour cette situation nouvelle qui ne rend pas vraiment fier de son propre pays. Jamais les liens n'ont été si explicites et revendiqués, autant étalés et assumés, entre ce pouvoir sans efficace contre-pouvoir qu'est la présidence de la République française et l'espèce d'oligarchie financière qui, ces dernières années, n'a cessé d'étendre et de consolider sa mainmise sur l'information en France.

 

D'Arnaud Lagardère à Martin Bouygues, en passant par Bernard Arnault et Vincent Bolloré sans oublier Alain Minc et le précité Serge Dassault, tous ont bien d'autres centres d'intérêt économiques que les médias et tous se disent amis, frères, proches et obligés de notre actuel président – et ils le sont effectivement, Nicolas Sarkozy n'hésitant pas à revendiquer leur amitié via les facilités qu'ils lui fournissent à l'occasion.

 

Or, cette brève liste de noms suffit à réunir l'essentiel de nos médias nationaux. Si on ajoute les habituelles pressions sur les dirigeants du service public audiovisuel, il n'est pas faux de dire qu'aujourd'hui, l'opposition en général et la gauche en particulier ne disposent d'aucun porte-voix médiatique d'importance.

 

Le plus étonnant, c'est que cela ne suscite pas de révolte citoyenne. Comme si nous étions encore prisonniers de cette tradition politique illibérale léguée par le bonapartisme qui faisait dire au dramaturge Heinrich von Kleist que « le journalisme français est l'art de faire croire au peuple ce que le gouvernement considère comme bon ».

 

Ce n'est donc pas en français, mais en anglais, dans le si peu rebelle Financial Times que l'on a pu lire ceci à propos de notre nouveau Napoléon : « Observer Nicolas Sarkozy gouverner la France, c'est un peu comme regarder un homme craquer des allumettes dans un entrepôt plein de feux d'artifice : il y a des étincelles, du bruit et de l'excitation, mais aussi une peur agaçante que tout peut exploser. »

 

Parues le jour de l'an, soit concomitamment à l'éditorial courtisan de M. Dassault, ces lignes expriment une inquiétude aussi partagée en profondeur que peu exprimée à la surface.

 

epuis quelques mois, les Français sont spectateurs d'un roman présidentiel. Oui, un roman, autrement dit une fiction, et ce n'est pas un hasard si sa dimension sentimentale finit par s'afficher autant que son ambition politique. Nicolas Sarkozy est le héros d'une aventure dont il se veut le seul maître, sans limites, sans freins, bref sans vergogne. Il affiche sans complexes son goût de la possession – qu'il s'agisse d'opposants politiques débauchés ou d'une nouvelle conquête amoureuse –, son envie de s'enrichir – presque doubler le salaire présidentiel au moment même où il remet en cause les acquis sociaux d'autres catégories –, son refus des contraintes collectives – narcissique, l'aventure dont il est le héros et le scénariste ne connaît qu'un personnage, lui-même.

 

Le délai de viduité non respecté après le divorce, l'avion de Bolloré après son yacht, le quart d'heure de retard à l'audience papale pendant laquelle il consultait ostensiblement son téléphone : toutes ces mauvaises manières n'expriment pas seulement la personnalité d'un homme parmi d'autres, elles disent aussi une conception de la politique, réduite à l'aventure personnelle sans limite d'un seul homme, dès lors élevé au-dessus du lot commun.

 

Et, dans ce tourbillon dont le culot ne cesse d'étonner et de surprendre – donc de faire causer, c'est aussi le but –, ce n'est pas tant l'action qui compte que le verbe. Le président parle bien plus qu'il n'agit. Ses discours sont le semblant du faire. S'il assume ne pas en être l'auteur, laissant son écrivain officiel, Henri Guaino, les commenter publiquement, c'est qu'ils n'ont qu'une importance relative : ils n'ont d'utilité que dans la mesure où ils garantissent le mouvement, créent l'agitation, suscitent l'exégèse.

 

D'où ce sentiment d'irréalité à l'écoute de discours qui sont autant de performances, c'est-à-dire des numéros d'acteur plutôt que des moments de vérité – là encore, des fictions.

 

Jugés faiblards à cette aune, les vœux télévisés du 31 décembre ont réussi à tenir en haleine les médias durant les deux jours qui les ont précédés par la seule annonce qu'ils seraient prononcés en direct, sans filet en quelque sorte comme on le dirait d'un acrobate de cirque. Quant à leur contenu, plutôt convenu, on retiendra cet étonnant rapprochement d'une proclamation définitive (« Je vous dois la vérité, je vous la dirai toujours, je ne m'autoriserai aucune hypocrisie ») et d'une promesse stupéfiante (« Nous ne résoudrons rien… si nous n'entreprenons pas de moraliser le capitalisme financier »), évident tête-à-queue au spectacle français de mélanges des genres affairistes recrudescents.

 

Ce genre de collision accentue le sentiment persistant d'irréalité. Tout comme, au souvenir du rapt par l'alors candidat Sarkozy de figures historiques du socialisme, on se pince à imaginer un Jean Jaurès ou un Léon Blum « bling bling », pour reprendre l'expression popularisée par le goût du clinquant élyséen.

 

C'est comme si les mots n'avaient plus de sens véritable, comme s'ils n'étaient plus que des leurres, entre appâts politiques et hameçons médiatiques. Ainsi de la seule trouvaille du dernier discours présidentiel de l'année 2007 : « … ce que j'appelle une politique de civilisation ». C'est, là encore, un emprunt, ou plutôt une annexion. Une citation, sans droit d'auteur.

 

Depuis un quart de siècle, l'une des figures intellectuelles de la gauche française, Edgar Morin, s'efforce en effet de populariser cette formule, dont il a fait le titre d'un livre paru en 1997 chez Arléa, comme la ligne d'un nouvel horizon d'espérance. Mais il l'enracine dans l'histoire du socialisme et de son aspiration, certes déçue mais maintenue, « à plus de communauté, de fraternité et de liberté ». Nous voici bien loin du « travailler plus pour gagner plus » et des politiques réactionnaires qui vont avec. Et encore plus loin, tel que ce pouvoir se met en scène, à la lecture de l'ultime impératif, selon Morin, d'une politique de civilisation : « Moraliser (contre l'irresponsabilité et l'égocentrisme) »...

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