Adieu Reggane ? Les essais nucléaires et leurs archives "incommunicables"

Publié le

13 avr 2008 - Par Yannick Barthe, chercheur au CNRS-ENSMP
Edition :  Sciences et démocratie


Que s’est-il passé à Reggane le 13 février 1960 ? Il suffit de consulter un bon manuel d’histoire pour le savoir : ce jour-là, un grand champignon atomique s’est élévé dans le ciel du Sahara.

C’était la première bombe atomique française. Mais ce que les manuels d’histoire ne nous disent pas, c’est ce qu’il s’est passé en dessous du nuage atomique formé par l’explosion.

Car contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’était pas tout à fait le désert. Il y avait même beaucoup de monde sur les sites d’expérimentation : des soldats – souvent de simples appelés du contingent –, des civils du Commissariat à l’énergie atomique et de ses entreprises sous-traitantes, et même de la main d’oeuvre recrutée sur place, ceux que le jargon militaire avait baptisés en Algérie les PLO (prononcez : « pélos »), autrement dit les « Populations Laborieuses des Oasis ».

Lors de chaque explosion, c’est ainsi plusieurs milliers de personnes qui étaient présentes sur les lieux. Et d’après les chiffres fournis par le CEA et le ministère de la Défense, pas moins de 150 000 personnes au total auraient participé aux expérimentations nucléaires menées par la France au Sahara puis en Polynésie de 1960 à 1996. Ces personnes étaient-elles suffisamment protégées ? Ont-elles subi des retombées radioactives ?

Les diverses pathologies dont souffrent aujourd’hui certaines d’entre elles ont-elles un lien avec leur participation aux expériences atomiques ?

L’accès à des archives encore couvertes par le « secret défense », notamment celles des services qui étaient en charge de la radioprotection et de la mesure des retombées radioactives, permettrait sans doute d’apporter des éléments de réponse à ces questions. C’est du moins ce que considèrent les associations de « vétérans » des essais nucléaires qui se sont créées depuis le début des années 2000.

En 2006, lors d’une séance publique au Sénat, Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, avait indiqué qu’« en matière de défense, notamment dans le domaine des essais nucléaires, la France n’a rien à craindre de la transparence. Nous sommes suffisamment forts et fiers de nos actions pour pouvoir dire ce qui a été fait et, le cas échéant, pour en tirer les conséquences lorsque certaines personnes peuvent souffrir des conséquences d'une activité ».Elle avait même ajouté qu’il lui paraissait « indispensable de dépassionner le débat sur le sujet, contrairement à ce que certains essaient de faire en suscitant des peurs ou des rancoeurs qui n’ont pas lieu d’être ».

Mais pas question pour autant de lever le « secret-défense »… La raison invoquée par le ministère des Armées est que les archives en question ne contiennent pas seulement des données environnementales sur les retombées radioactives, mais également des indications sur le fonctionnement et la puissance des armes nucléaires utilisées, autrement dit des données jugées très sensibles en raison du risque de prolifération nucléaire.

Néanmoins, la ministre n’excluait pas que « des scientifiques dûment habilités et travaillant dans un cadre très précis puissent avoir accès à ces dossiers ». Or cette promesse est restée lettre morte, en dépit de la demande formulée par des chercheurs de l’INSERM. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les choses ne risquent pas de s’arranger avec le projet de loi sur les archives actuellement en cours de discussion au Parlement (voir l’article de Sylvain Bourmeau dans Mediapart).
 
L’article 3 de ce projet précise en effet que « ne peuvent être consultées les archives publiques dont la communication est susceptible d’entraîner la diffusion d’informations permettant de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, biologiques, chimiques ou toutes autres armes ayant des effets directs ou indirects de destruction d’un niveau analogue ».

En d’autres termes, les archives des essais nucléaires sont désormais « incommunicables », sans limite de temps.

Alors, adieu Reggane ? Pas si sûr.

En effet, ce qui à première vue peut apparaître comme un nouveau coup dur pour les associations de vétérans des essais nucléaires pourrait au contraire contribuer à renforcer leur cause. D’abord parce que l’invocation d’un risque de prolifération nucléaire à propos d’archives datant de plus de 40 ans et portant sur des retombées radioactives laisse tout de même un peu songeur, surtout lorsque l’on sait que les États-Unis, que l’on peut difficilement soupçonner de laxisme à l’égard de la prolifération, ont pour leur part autorisé en 1994 l’accès à 93% des archives concernant leurs essais nucléaires. Ce genre de comparaison pourrait bien transformer ce qui est présenté par la France comme un « secret stratégique » légitime au regard des impératifs de la sécurité nationale en un « secret inavouable » uniquement destiné à couvrir l’image que l’institution veut donnerd’elle-même – pour reprendre ici la distinction proposée par le sociologue Erving Goffman dans La mise en scène de la vie quotidienne (t. 1, p.137-138). Ensuite parce que, comme nous l’a appris un autre sociologue, Georg Simmel, « le secret met une barrière entre les hommes, mais il éveille en même temps la tentation de la briser par le bavardage ou l’aveu » (Secret et sociétés secrètes, p. 45). Ou par l’enquête, pourrait-on ajouter.

Si l’on en juge par le nombre de documentaires qui fleurissent sur l’héritage de la bombe, force est d’ailleurs de constater que le verrouillage des archives a plutôt encouragé plus qu’il n’a dissuadé le travail d’investigation et les révélations auquel il peut aboutir.

Mais le plus important est peut-être ailleurs : le verrouillage des archives prive les historiens et les épidémiologistes du point d’appui qui leur permettrait de valider ou de réfuter, ou tout simplement de nuancer les témoignages apportés par les vétérans des essais nucléaires. Sans accès aux archives, au nom de quoi pourrait-on les mettre en doute ? Bref, « l’incommunicabilité » des archives sur les essais nucléaires pourrait avoir pour effet de donner encore plus de poids aux témoignages des vétérans. Et par conséquent de les encourager.

Alors, bonjour Reggane !

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LN (fin) 20/05/2008 15:20

le journal gratuit Directsoir, dont on sait qu'il a peu à refuser à ceux-qui-nous-gouvernent, a dans son numéro du 15 mai cité les propos d'une nommée Marie-France Audouard, qui émarge au titre de "conseillère pour les archives auprès de la ministre de la Culture". Selon l'intéressée, faisant allusion aux autres séries que cette catégorie incommunicable (en projet) : "98% des dérogations demandées pour consulter les autres archives sont accordées". Peut-être ce chiffre, 98%, aura-t-il réussi à faire impression sur quelques esprits fragiles. Mais, quand bien même serait-il exact, on s'étonne d'avoir à rappeler ce qui suit. Si, dans une configuration donnée, 98% des dérogations portant sur les dossiers les moins sensibles sont accordées, et que le 2% des refus concerne systématiquement les dossiers dits sensibles : alors, le système des dérogations aura bel et bien été mis au service d'une présentation mensongère de la réalité. Cordialement

LN (suite) 17/05/2008 09:32

Le plus piquant en cette affaire est que les seuls des dossiers dont le délai de consultablité se verrait notablement abrégé, en l'état actuel du projet de loi, sont ceux -dont la proportion est faible, par rapport à la masse consultée- étiquetés "dossiers de personnel", et "dossiers à caractère médical" (respectivement protégés à 120 et 150 ans aux termes de la loi du 3 janvier 1979 toujours en vigueur). Bref il s'agit de dossiers dont on peut difficilement contester que le contenu interfère avec la vie privée. Or c'est précisément derrière la soi-disant... protection de la vie privée, que ne manque jamais de se retrancher le ministère, pour tenter de justifier (auprès de l'opinion publique) toutes restrictions !

Luc Nemeth 16/05/2008 12:10

Un "verrouillage" à soixante-quinze ans, outre qu'il eût été suffisant du point de vue de ses utilisateurs (pouvoirs publics), aurait sans doute suscité beaucoup moins de protestations. Au point que l'on peut se demander si précisément cette provocation n'est pas un leurre destiné à faire passer... tout le reste, de la loi Albanel. Et plus particulièrement ce qui constitue le point essentiel : les délais d'exception déjà existants à l'article 7 alinéa 5 de la loi du 3 janvier 1979 ("vie privée", "défense nationale", "sûreté de l'Etat") se sont vus reconduits dans leur principe, dans le même temps que la liste en a été encore élargie.

Walter 04/05/2008 13:54

LES BONS "EXPERTS DES ESSAIS" PROPRES.
>
> La demande de récusation du Professeur Christian Chenal par le
> Haut-Commissaire dans la procédure intentée par M. Serge Aubert,
> ancien légionnaire de Moruroa, devant le tribunal administratif de
> Papeete ne m’étonne pas du tout. Ce cancérologue reconnu avait déjà
> fait l’objet d’une demande de récusation par le Ministère de la
> Défense le 26 octobre 2006 pour un autre ancien de Moruroa, M. Joseph
> Romain, dans le cadre d’une procédure devant le tribunal des pensions
> militaires de Saint-Brieuc.
>
> En Métropole, l’association des vétérans des essais nucléaires dénonce
> avec véhémence les manœuvres du ministère de la Défense qui, en
> demandant des reports d’audience, en récusant les experts mandatés par
> les avocats, en exigeant des contre expertises, en faisant appel
> systématiquement jusqu’en cassation, tendent tout simplement à
> retarder la justice et à décourager les victimes des essais
> nucléaires.
>
> A Papeete, où commencent enfin les procès intentés par les anciens
> travailleurs de Moruroa, nous avons maintenant un avant-goût de la
> mauvaise foi du ministère de la Défense qui, par la récusation d’un
> expert va encore « gagner du temps » et émousser ainsi la combativité
> des victimes.
>
> Etant lyonnais, je connais depuis longtemps M. Serge Aubert qui habite
> Villeurbanne et survit chichement malgré sa douloureuse maladie. Sa
> situation actuelle est emblématique du mépris de l’Etat à l’égard de
> ceux qui l’ont servi – comme tous les anciens de Moruroa – au nom de
> la « grandeur de la France».
>
> En demandant la récusation du Professeur Christian Chenal, le
> Haut-Commissaire conteste le droit de tout citoyen, fût-il médecin, à
> la liberté d’association et d’opinion qui est pourtant contenue dans
> la déclaration universelle des droits de l’homme. Dans le dossier des
> conséquences des essais nucléaires, faut-il que les juges de Papeete
> n’entendent que les « bons experts » désignés avec l’accord du
> ministère de la Défense ?
>
>
> Bruno Barrillot

fanfan 01/05/2008 19:34

je connais pas mal de personnes touchées par les radiations de ces essais, c'est scandaleux que l'état employeur ne reconnaisse pas sa responsabilité pour ne pas avoir pris des mesures de sécurité du travail!!!
Ségolène Royal avait promis par écrit que si elle était élue elle lèverait le secret défense tandis que Sarko ne veut pas le faire!
Le scandale de notre république!!!
il y a une association qui se bat :
www.aven.org