Bienvenue à Bataville

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Avec son film "Bienvenue à Bataville", François Caillat signe une fable inquiétante sur l'utopie patronale forgée par le chausseur Tomas Bata dont le projet orwellien d'une cité idéale érigée en Lorraine conjuguait productivisme et "bonheur obligatoire".

L'histoire débute en 1932 lorsque le célèbre industriel Tchèque décide de bâtir, au beau milieu de la Moselle, une cité destinée à abriter en un seul lieu usine à chaussures et employés.

Maisons avec jardins, commerces, salle des fêtes, école, centre de formation, cinéma, stade, fanfare : de la naissance à la mort, tout est conçu pour maximiser le bonheur des Batavillois afin que chacun contribue avec entrain à la bonne santé de l'entreprise.

Travailler, aimer, apprendre, se divertir, consommer en vase clos : la mécanique, parfaitement huilée, fonctionnera à merveille pendant plusieurs décennies, jusqu'à la fermeture définitive du site en décembre 2001.

"Cette fermeture, ce n'était clairement pas le sujet, d'autres films avaient déjà été réalisés sur ce thème", a expliqué François Caillat lors de la présentation en avant première vendredi 2 mai à Strasbourg.

Pour son premier long métrage, ce documentariste, agrégé de philosophie, a choisi au contraire de se concentrer sur la période la plus faste de l'entreprise, les années 50-60, celle qui correspond aux Trente Glorieuses.

Images d'archives exhumées, voix off figurant celle de Tomas Bata et témoignages d'ex-Batavillois à l'appui, Caillat brosse le portrait glaçant d'une ville parfaite dédiée au bonheur et à la productivité, un lieu autarcique créé ex-nihilo par un homme qui rêvait de "chausser l'humanité" et de "façonner un homme nouveau".

Mais au fil des témoignages, pourtant tous nostalgiques, les façades ripolinées aux couleurs du bonheur "bataïen" - jardins au vert éclatant, maison en briques délicatement orangées - finissent par se lézarder, laissant poindre un totalitarisme soft.

Le film est ponctué de slogans d'époque, aux relents parfois douteux : cultes du chef et de la "jeunesse forte", éloge du corps vigoureux, appels à "fortifier la race". Sans compter le respect de "l'ordre et de la propreté, bases d'une famille saine et heureuse".

Bataville, c'est "la capitale de la chaussure heureuse", martèle encore la voix off. "J'ai produit 11 millions de chaussures en quelques années", lui répond, sourire aux lèvres, une ancienne piqueuse...

"Ce système est fait pour que tout soit lisse et harmonieux mais il ne supporte pas la contradiction (...) Toutes les critiques et les déviants sont écartés", analyse Caillat, pour qui "Bataville" entend lever le voile "sur la soumission plus ou moins consentie, la - servitude volontaire -" et "l'aliénation où se conjuguent le bonheur et l'exploitation".

Sur les écrans en Alsace et en Lorraine. Sortie nationale le 17 septembre prochain.

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