Le mystère de l'Exodus dévoilé

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L'histoire court sur plus de 400 pages de documents secrets conservés aux Archives nationales de Grande-Bretagne, qui viennent de tomber dans le domaine public.

Deux ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, le gouvernement britannique a tenté de renvoyer vers l'Allemagne post-nazie des milliers de Juifs survivants de l'Holocauste qui avaient pris la mer à destination de la Palestine. D'après des documents secrets, rendus publics le lundi 5 mai 2008, Londres souhaitait mener l'opération sans enflammer l'opinion publique internationale. Mais un tel objectif était impensable.

Au sortir du conflit, le monde était horrifié par les récits sur la Shoah et l'extermination de six millions de Juifs par les nazis. Et en dépit des efforts visant à présenter la mesure son meilleur jour, la décision de renvoyer plus de 4.500 Juifs à bord du bateau "Exodus" vira au fiasco pour la Grande-Bretagne sur le plan humanitaire et en termes de relations publiques. L'histoire court sur plus de 400 pages de documents secrets conservés aux Archives nationales de Grande-Bretagne, qui viennent de tomber dans le domaine public.

Les Juifs de l'"Exodus" comptaient gagner illégalement la Palestine durant l'année 1947, avant qu'un vote à l'ONU ne valide le partage de la Palestine entre deux Etats, un juif et l'autre arabe. La Palestine était sous protectorat britannique et Londres estima qu'il fallait empêcher les immigrants juifs de l'atteindre afin de sauvegarder l'équilibre démographique entre Juifs et Arabes.

Après l'arraisonnement mouvementé du bateau, Londres transféra les passagers de l'Exodus sur trois navires britanniques. Après bien des tourments pour les passagers errants de l'"Exodus", les Britanniques conclurent que le seul endroit où ils pouvaient envoyer les Juifs était la zone d'occupation qu'ils contrôlaient dans l'Allemagne d'après-guerre. Là, ils pourraient être placés dans des camps de déplacés, et les extrémistes en leur sein passés au crible. Après un débarquement en Allemagne, nombre des passagers furent finalement retenus dans des camps militaires à Chypre avec d'autres Juifs refoulés de Palestine. Et quand l'Etat d'Israël fut créé en 1948, les passagers de l'"Exodus" purent s'y rendre.

Cette épreuve de l'"Exodus" attira l'attention de la communauté internationale sur le sort des Juifs survivant fuyant l'Europe après la guerre et mis Londres sur la sellette. Les documents rendus publics lundi montrent que des diplomates et responsables militaires anglais savaient pertinemment que la décision de renvoyer des Juifs vers l'Allemagne et de les enfermer dans des camps déclencherait un tollé. "Il est évident dans ces dossiers que les Britanniques étaient sensibles à l'allégation selon laquelle ils mettaient des Juifs dans des camps de concentration", souligne Mark Dunton, spécialiste de l'histoire contemporaine aux Archives nationales.

Un diplomate britannique en France envoya un avertissement codé au ministère des Affaires étrangères à Londres en août 1947. "Vous vous rendez compte qu'annoncer la décision de renvoyer des immigrants vers l'Allemagne va déboucher sur une explosion violemment hostile dans la presse", observe-t-il, suggérant d'expliquer que les réfugiés y bénéficieront de certaines libertés, même s'ils sont confinés.

Le 19 août 1947, un câble non signé du Foreign Office précise que la décision de faire débarquer les Juifs en Allemagne a été prise car il s'agissait du seul territoire sous contrôle britannique susceptible de gérer un aussi grand nombre de personnes dans un délai aussi bref. Trois jours plus tard, un autre câble de même provenance prévient des diplomates de se tenir prêts à démentir "catégoriquement" que les Juifs seront installés dans d'anciens camps de concentration. Le texte souligne qu'aucun Allemand ne sera employé à la garde des Juifs dans ces "camps de réfugiés".

Mais des inquiétudes en matière de sécurité surgissent le 30 août quand un télégramme secret de l'ambassade de Grande-Bretagne à Washington met en garde contre une possible attaque terroriste de l'Irgoun et du groupe Stern, deux groupes extrémistes sionistes déterminés à empêcher le débarquement forcé des Juifs en Allemagne.

Au bout du compte, les anciens passagers de l'"Exodus" seront débarqués en Allemagne, mais un certain nombre seront blessés dans des heurts avec des soldats britanniques. Et, selon des câbles, une bombe artisanale sera trouvée sur l'un des trois bateaux après le débarquement, un engin qui devait apparemment sauter, une fois les réfugiés.

Au final, si le commandant régional britannique juge que le débarquement peut être considéré comme réussi, car effectué avec un minimum de victimes, il estime aussi que la réputation de la Grande-Bretagne a pâti de la couverture médiatique hautement critique d'OASIS, nom de code de l'opération dans les cercles diplomatiques et militaires. Et de conclure qu'il est "impossible de nier qu'au sein de la population de Hambourg, OASIS a été une cause supplémentaire de baisse du prestige britannique".

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