De la liberté

 

Pour parvenir à garder un autre individu en sa puissance, on peut avoir recours à différents procédés.

On peut l'avoir immobilisé par des liens, on peut lui avoir enlevé ses armes et toutes possibilités de se défendre ou de s'enfuir.
On peut aussi lui avoir inspiré une crainte extrême ou se l'être attaché par des bienfaits, au point qu'il préfère exécuter les consignes de son maître que les siennes propres, et vivre au gré de son maître qu'au sien propre.

Lorsqu'on impose sa puissance de la première ou de la seconde manière, on domine le corps seulement et non l'esprit de l'individu soumis. Mais si l'on pratique la troisième ou la quatrième manière, on tient sous sa dépendance l'esprit aussi bien que le corps de celui-ci. Du moins aussi longtemps que dure en lui le sentiment de crainte ou d'espoir. Aussitôt que cet individu cesse de les éprouver, il redevient indépendant. Même la capacité intérieure de juger peut tomber sous la dépendance d'un autre, dans la mesure où un esprit peut être dupé par un autre.

Il s'ensuit qu'un esprit ne jouit d'une pleine indépendance, que s'il est capable de raisonnement correct.
On ira plus loin. Comme la puissance humaine doit être appréciée d'après la force non tant du corps que de l'esprit, les hommes les plus indépendants sont ceux chez qui la raison s'affirme davantage et qui se laissent davantage guider par la raison.

En d'autres termes, je déclare l'homme d'autant plus en possession d'une pleine liberté, qu'il se laisse guider par la raison.

Spinoza

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Lundi 23 juin 2008 1 23 /06 /Juin /2008 10:01
Trois membres d'une même famille helvétique sont accusés d'avoir aidé la Libye à tenter de se doter de l'arme atomique. Mais pourquoi leur gouvernement a-t-il fait détruire certains documents ultrasensibles ? Enquête en deux volets sur une affaire de prolifération et d'espionnage.

Schéma de la bombe A
DR
Automne 2003. Le 4 octobre exactement. En provenance de Dubai, le BBC China, un navire allemand comme son nom ne l'indique pas, est perquisitionné dans le port de Tarente, en Italie. Cinq conteneurs à destination de la Libye sont saisis. A l'intérieur, du matériel en aluminium que les enquêteurs identifient comme les éléments d'une centrifugeuse à gaz. Un type d'installation communément utilisé pour l'enrichissement de l'uranium. La Libye étant considérée à ce moment-là encore comme un Etat cherchant à se doter de l'arme nucléaire, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) est immédiatement alertée.

Ces faits figurent dans un rapport de la police royale de Malaisie que cette dernière rend publics le 20 février 2004. Stupeur : le document, établi à la demande et avec l'aide des services secrets américains et britanniques, la CIA et le MI6, prête un rôle clé à un ingénieur suisse, Urs Tinner.

C'est le début de "l'affaire Tinner", qui amènera le gouvernement suisse à donner cet ordre inouï de faire détruire, au nom de l'intérêt supérieur du pays et de sa sécurité, des documents ultrasensibles versés au dossier pénal de l'enquête judiciaire ouverte par le ministère public de la Confédération contre Urs Tinner, son frère Marco et leur père Friedrich, ainsi qu'un quatrième prévenu. Tous sont poursuivis pour violation de la législation sur le matériel de guerre en raison de leur participation supposée au programme secret grâce auquel la Libye comptait se doter de la bombe. Urs et Marco sont incarcérés depuis 2004. Leur père est sorti de détention préventive en 2006.

Dans un rapport rendu public lundi 16 juin, un expert américain renommé, David Albright, ancien inspecteur de l'AIEA en Irak, désormais à la tête d'un organisme privé, l'Institute for Science and International Security, affirme que les documents saisis contenaient bel et bien des informations d'une exceptionnelle sensibilité : les plans d'une arme nucléaire sophistiquée de nouvelle génération, plus compacte.

Mais revenons au point de départ. Avec une première question : en quoi la police de Malaisie était-elle concernée ? Réponse : le matériel saisi dans le port de Tarente a été fabriqué par une entreprise malaisienne du nom de Scope (Scomi Precision Engineering), filiale d'un groupe industriel lié au pouvoir en place à Kuala Lumpur. Et c'est la CIA et le MI6, encore eux, qui, selon le rapport des enquêteurs malaisiens, sont venus les trouver, en novembre 2003, pour leur dire qu'une coopération de leur part dans la lutte contre la prolifération nucléaire serait bienvenue, pour ne pas dire plus. Message parfaitement compris.

La Scope traitait régulièrement avec la société informatique SBM, appartenant à un certain Buhary Syed Abu Tahir. Homme d'affaires sri lankais basé à Dubai, Tahir avait établi des contacts au Pakistan dès les années 1980. C'est là qu'il a fait connaissance d'Abdul Qadeer Khan, le "Dr Kahn", scientifique aussi doué que peu scrupuleux grâce auquel le Pakistan a fini par être en mesure de se doter de la bombe atomique.

Le Dr Khan, on le sait aujourd'hui, n'a pas seulement été le père de l'arme nucléaire pakistanaise. Il a aussi vendu ses connaissances à l'Iran, à la Libye, à la Corée du Nord, trois Etats pourtant signataires du Traité de non-prolifération nucléaire de 1968 – contrairement au Pakistan et à l'Inde, New Delhi ayant procédé à son premier test en 1974. Le réseau du Dr Khan a été actif au moins jusqu'en 2004, date à laquelle il a été officiellement démantelé.
Tahir en était le "chief financial officer", dira George W. Bush. Le Sri Lankais a été entendu pour le compte des enquêteurs suisses par voie de commission rogatoire en Malaisie.

Urs Tinner a bien fait partie du réseau du Dr Khan, a reconnu Tahir, qui collabore désormais avec l'AIEA. Parmi les principaux membres du réseau, on retrouve l'ingénieur allemand Gotthard Lerch, lié aux Tinner et jugé ce mois par un tribunal de Stuttgart, ainsi que le Britannique Peter Griffin. Les connaissances que le père d'Urs, Friedrich, possédait en matière d'enrichissement de l'uranium l'avaient amené lui aussi à entrer en contact avec le Dr Kahn dans les années 1980.

Affaire de famille, donc. Dans les années 1998-99, Tahir communiquait très régulièrement avec Urs Tinner à Dubai. C'est à cette occasion que les deux hommes auraient planifié la livraison de matériel prohibé à la Libye. Tahir a été formel dans ses déclarations : selon lui, Urs, de même que son père Friedrich, savait pertinemment que la centrifugeuse était destinée au programme nucléaire secret libyen.

Deuxième volet de l'enquête du Temps : "La Suisse s'est elle couchée devant la CIA ?"

Trois membres d'une même famille helvétique sont accusés d'avoir aidé la Libye à tenter de se doter de l'arme atomique. Mais pourquoi leur gouvernement a-t-il fait détruire certains documents ultrasensibles ? Est-ce que Berne a suivi les injonctions de la CIA dans cette affaire ?

En cet automne 2003, les pièces, après avoir été usinées à Singapour par la filiale d'une entreprise allemande, sont expédiées par la Scope en Libye. Mais ce que le Dr Khan et ses affidés ne peuvent pas savoir, c'est que le régime de Khadafi va bientôt opérer un spectaculaire retournement. En décembre de la même année, la Libye annonce qu'elle est désormais prête à coopérer pleinement avec l'AIEA et qu'elle va signer le protocole additionnel au Traité de non-prolifération nucléaire. Tripoli cesse donc d'être un Etat considéré comme un dangereux en matière de sécurité nucléaire.

Les médias et plusieurs livres ont documenté depuis le rôle de premier plan que les services secrets américains et britanniques, beaucoup plus que la diplomatie traditionnelle, ont joué dans le retournement de Khadafi. Pour certains, le séquestre des conteneurs à Tarente a été l'événement déclencheur, les services secrets américains étant allés immédiatement mettre sous le nez de Khadafi les preuves de son programme secret.

Et ce serait même grâce à Urs Tinner que la CIA aurait pu faire intercepter les conteneurs suspects. L'agence américaine serait entrée en contact avec lui à Dubaï et serait parvenue à le retourner. Urs Tinner aurait dès lors aidé la CIA à infiltrer le réseau du Dr Khan. C'est ce qui pourrait expliquer que le Suisse, comme le montre le rapport de la police malaisienne, aurait veillé à faire disparaître les traces de son implication dans la livraison de matériel à la Libye en emportant avec lui un disque dur de l'ordinateur de l'entreprise, qu'il a définitivement quitté en octobre 2003.

Urs Tinner, un informateur de la CIA qui aurait contribué à aider l'agence à détourner la Libye du chemin de la prolifération nucléaire? L'hypothèse est tentante. Elle est plausible. Et quand Pascal Couchepin [le ministre suisse de l'Intérieur], annonce, le 19 mai dernier, que le gouvernement suisse a donné l'ordre de détruire des documents saisis auprès des Tinner, la cause semble entendue pour nombre de médias : la Suisse s'est bien sûr "couchée" devant les pressions des Etats-Unis et de la CIA, soucieuse de protéger ses informateurs et de faire disparaître les traces de ses interventions.

La réalité pourrait être cependant un peu moins nette. L'expert américain David Albright estime que le rôle des Tinner auprès de la CIA a été bien moins important que celui qu'on veut leur prêter. Il l'a dit dans son rapport rendu public lundi. Urs Tinner aurait effectivement coopéré avec la CIA à la fin des années 90 ou au début des années 2000. Et en 2003, l'agence aurait versé de l'argent aux trois Suisses et leur aurait promis l'impunité pour les convaincre de travailler pour elle. Mais les Tinner n'auraient pas fourni des renseignements de grande valeur, pense David Albright.

En particulier, affirme l'Américain, les Tinner n'auraient pas donné à la CIA les informations les plus sensibles qu'ils détenaient, soit les plans d'une arme nucléaire de nouvelle génération. Ces plans figuraient, selon lui, parmi les documents que le Conseil fédéral a ordonné de détruire. Ils étaient différents de ceux qui ont été découverts en Libye une fois que Khadafi a décidé d'ouvrir son pays aux inspecteurs internationaux. Ces derniers avaient mis la main, là-bas, sur les plans d'un engin chinois testé dans les années 60, plans que le Pakistan avait acquis au début des années 80.

L'arme sophistiquée dont les plans figuraient dans les ordinateurs des Tinner, elle, provenait directement de l'arsenal pakistanais. Logiquement, – et c'est un fait nouveau – cela veut dire que le Dr Khan a aussi vendu les secrets militaires les plus pointus et les plus actuels de son pays à des proliférateurs sans scrupule, s'alarme David Albright.

A ce stade, il faut envisager une autre hypothèse pour expliquer la décision du Conseil fédéral. Les documents détruits, disent certaines sources, jetaient une lumière embarrassante sur l'ambiguïté des relations de Washington avec le Pakistan, et les révélations de David Albright peuvent conforter cette éventualité. Resté contre vents et marées l'allié des Etats-Unis dans la région, le régime de Karachi s'est montré accommodant avec le Dr Khan, qu'il s'est contenté d'assigner à résidence.

En 2004, dans nos colonnes, l'ancien directeur adjoint de l'AIEA, le Valaisan Bruno Pellaud, estimait injustifiable la mansuétude de la communauté internationale à l'égard du Pakistan, qui ne pouvait pas ignorer, jugeait-il, les agissements de son héros national.

En Suisse, l'affaire Tinner est encore loin d'avoir révélé tous ses secrets. Il reste par exemple à expliquer pourquoi la justice a mis autant de temps à lancer des poursuites contre les trois ingénieurs. Le rapport de la police de Malaisie révélait beaucoup de choses. Les quelques éléments de l'enquête suisse qu'on peut lire dans les diverses décisions du Tribunal fédéral et du Tribunal pénal fédéral ne font le plus souvent que confirmer des faits que l'on trouve déjà dans le rapport des enquêteurs de Kuala Lumpur. Leur document est public depuis février 2004. Or les Tinner n'ont été arrêtés qu'en octobre 2004, et les deux frères sont maintenus en détention, aujourd'hui encore, au motif notamment qu'ils risqueraient de faire disparaître des preuves ou d'influencer des témoins. Pourquoi cette lenteur de la justice helvétique? Les Tinner auraient-ils aussi travaillé pour les services secrets suisses ?

Denis Masmejan
Le Temps
Communauté : Libre parole
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