Quelles réponses pour juguler la menace terroriste au Maroc ?

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Entretien avec Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS

Casablanca a connu ce dimanche son premier attentat meurtrier depuis ceux du 16 mai 2003 où les explosions, qui visaient des intérêts occidentaux, avaient provoqué la mort de 45 personnes dont 12 kamikazes. Barah Mikaïl de l’Institut de relations internationales et stratégiques revient pour Afrik sur la menace terroriste au Maroc.

C’est un cybercafé dans lequel deux Marocains devaient recevoir, via Internet, leurs instructions qui a été la cible, par erreur, d’un attentat ce week-end au Maroc. L’un des terroristes, celui qui portait les explosifs, a été tué sur place dans l’explosion qui a fait également quatre blessés. Barah Mikaïl, chercheur à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et auteur de La politique américaine au Moyen-Orient paru, en 2006, aux éditions Dalloz donne son point de vue sur l’ampleur de la menace terroriste dans le royaume chérifien.

Afrik.com : Comment doit-on percevoir aujourd’hui la menace terroriste au Maroc ?
Barah Mikaïl : Si l’on compare la situation du Maroc à celle de l’Algérie, le tourisme est un facteur aggravant parce que les terroristes visent aussi des intérêts occidentaux, mais il ne faut pas exagérer la menace. Il ne faut pas, non plus, voir des terroristes derrière tous les islamistes. Il est primordial de ne pas faire d’amalgame entre islamisme politique et islamisme terroriste. Au Maroc, des mouvances comme le Parti de la justice et du développement (PJD, ndlr) ou celle de Cheikh Yacine se sont inscrits dans un cadre légal et ont proscrit, en tout cas pour l’instant, toute violence. A côté de celles-là, on retrouve d’autres formations comme le Groupe salafiste algérien pour la prédication et le combat (GSPC, ndlr), affilié à Al Qaida, qui sont plus aptes à recourir à la violence. Sa nouvelle dénomination - Al Qaïda Maghreb - dénote bien du rôle de relais régional qu’il entend jouer dans le Maghreb. Le risque terroriste se pose donc en termes clairs pour le Maroc, à l’instar de nombreux pays dans le monde.

Afrik.com : Le gouvernement a mis en place un dispositif sécuritaire pour traquer les terroristes et procède à des arrestations régulièrement. Récemment des portraits de terroristes ont été même diffusés dans les média. Les autorités marocaines réagissent-elles comme il le faudrait selon vous ?
Barah Mikaïl : Leur approche est positive dans la mesure où ils ne font pas la confusion que j’ai évoquée. Il n’y a bien évidemment aucun intérêt à rester passif. Car face à Al Qaida, il est difficile de négocier et la manière forte demeure le seul recours envisageable. Cependant, les autorités marocaines ne doivent pas oublier l’aspect politique de la situation. Les formations terroristes recrutent dans des quartiers défavorisés. Les frontières restent encore étanches entre ces dernières et les populations mais le recrutement, même s’il reste périphérique, pourrait aller en s’accroissant si rien n’est fait.

Afrik.com : L’islamisation des sociétés arabes constitue, semble-t-il, du pain béni pour les groupes terroristes ?

Barah Mikaïl : Il faut faire attention quand on parle d’islamisation de la société. Le phénomène s’apparente plus à un recours au religieux qu’à un retour au religieux, comme a pu le noter George Corm. C’est l’alternative à un statu quo, à une situation politique et économique qui crée un malaise au sein des populations.

Afrik.com : A quoi est du ce statu quo politique que vous évoquez ?

Barah Mikaïl : Les populations dans le monde arabe ont deux points d’identification majeurs : le conflit israélo-palestinien et le conflit irakien. Elles sont conscientes des relations qu’entretiennent leurs Etats avec les Américains - ils ont besoin d’un parapluie militaire - et savent qu’ils sont nombreux à composer officieusement avec Israël. Néanmoins, elles contestent le fait que leurs gouvernants ne prennent pas position face aux politiques israélienne et américaine dans la région et dans ces conflits. En adhérant à des formations islamistes, elles expriment leur désaccord. D’où le succès d’un mouvement comme le PJD, au Maroc, ou celui des Frères Musulmans en Egypte. Parmi leurs électeurs, on retrouve aussi bien des islamistes convaincus que des personnes qui espèrent trouver dans un programme islamiste une alternative radicale à la politique de leurs dirigeants. C’est leur seule perspective aussi bien sur le plan économique que social. Ce que les gens demandent, ce n’est pas tant une rupture, car il n’y a pas un rejet intrinsèque des Américains dans le monde arabe, qu’une prise de position des gouvernements arabes et musulmans face à une politique régionale des Etats-Unis qu’ils perçoivent comme injuste. Si le Maroc adoptait des positions politiques plus fermes par rapport à toutes ces questions, il en ressortirait grandi aux yeux de sa population. Le problème est aussi économique car les mouvements islamistes s’investissent dans l’amélioration des conditions de vie des populations, comblant ainsi un vide. Au Maroc, lutter contre le terrorisme suppose aussi que le développement économique bénéficie au plus grand nombre.

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