L'avenir du rosé n'est pas rose

Publié le

Par Périco Légasse. En autorisant la production de rosé par assemblage de vin blanc et rouge, la Commission de Bruxelles commet un sacrilège bachique. Mais attention, une hypocrisie peut en cacher une autre.

Image Hosted by ImageShack.us
Le monde viticole européen était parvenu, depuis une quarantaine d’années, à s’imposer des normes de production plus respectueuses de la nature et plus soucieuses de la qualité des vins. Une morale, non pas généralisée, loin s’en faut, mais qui gagnait sans cesse du terrain, notamment dans les pays du sud de l’Europe où certaines pratiques frauduleuses étaient encore en vigueur. Il n’y a pas si longtemps, on fabriquait encore du vin en Espagne et en Italie sans une grappe de raisin. Ces dérives commençaient à devenir de mauvais souvenirs… et voilà que nous apprenons que la Commission européenne, présidée par l’ancien premier ministre portugais Manuel Barroso, celui qui avait accueilli Bush, Blair et Aznar aux Açores pour décider l’intervention militaire en Irak, veut autoriser à présent la production de vin rosé par assemblage de blanc et de rouge. Quelle horreur ! Une indignation d’autant plus douloureuse pour les amoureux du vin que l’on sent derrière cette forfaiture la pression du lobby des négociants véreux pour obtenir de la Commission le droit de gruger un peu plus le consommateur payeur, bien trop protégé, à leurs yeux, par des lois soviétiques le mettant à l’abri de leur voracité. « On ne peut plus s’enrichir sur le dos des cons, crient-ils à Barroso, fais donc quelque chose Manuel ! », les entend-on beugler du fond de leurs bureaux bruxellois. Si ce projet devait passer, ce serait un peu comme si l’on ouvrait la porte des prisons à une catégorie de délinquants. La revanche des voyous sur quarante années de réglementation durement conquise sur les fraudeurs. On perçoit d’ici l’image de la société à laquelle rêvent ces gens et l’on tremble à l’idée que la Sarkozye soit un jour remplacée par la Barrosie. Les deux hommes s’apprécient pourtant. Un scénario de politique fiction dans lequel la zone de non droit serait encore le dernier vestige de la civilisation.

L'avenir du rosé n'est pas rose
Pour en revenir à notre rosé, les pouvoirs publics français, en accord avec les instances professionnelles viticoles, étaient peu à peu parvenus à redorer l’image d’un vin dont la seule couleur suffisait à soulever toutes les suspicions. Qui n’a jamais entendu des maximes définitives dans le genre : « Le rosé c’est dégueulasse », « Le rosé c’est pas du vin », « Le rosé c’est de la magouille », « Le rosé c’est du pinard tripoté » ? Alors que l’INAO (Institut national des appellations d’origine) était arrivé à convaincre que l’essor commercial des vins rosés passait obligatoirement par un redoublement de la rigueur qualitative, le projet de Bruxelles signifierait un retour à l’âge de pierre de la vinasse. A peine le consommateur dégustateur commence-t-il à accorder un peu de considération à des vins rosés en constante amélioration, parts de marché croissantes à l’appui depuis cinq ans, que le bunker bruxellois (qui ne l’est pas toujours, on l’a vu il y a six ans, lorsqu’il empêcha la fusion Hachette-Vivendi au nom du principe des monopoles abusifs) s’empresse de tout foutre en l’air. Il y a en effet moyen de se faire du fric facilement puisque les Européens boivent de plus en plus de rosé. « Eh bien qu’on s’en mette plein les fouilles, a exigé le négoce globalisé, prenons le pognon là où il se trouve ». Pauvre rosé qui commençait à peine à s’en sortir en donnant enfin des motifs d’espoir à tous les bons vignerons, attachés à cette couleur, qui redoublent d’effort pour produire un nectar de plaisir. Car s’il y a encore beaucoup de mauvais rosés, il est évident qu’il y en a chaque jour de meilleurs, que ce soit en Provence, dans le Roussillon, le Languedoc, la vallée du Rhône, le Sud-Ouest et le Val de Loire.

Un vrai rosé, c’est un raisin rouge que l’on presse et qu’on laisse macérer très peu de temps, de quatre à vingt-quatre heures, selon l’intensité souhaitée, afin d’obtenir la teinte répondant à l’attente du vigneron. Plus il est foncé, plus il est capiteux. Plus il est pâle, plus il est délicat. L’autre méthode, moins noble, consiste à prélever du jus dans une cuve en fermentation destinée à faire du rouge, au moment où la couleur de macération passe par la phase rosée. Cette pratique, dite de la saignée, au demeurant la plus répandue, est en fait en une interruption volontaire de cuvaison à un moment précis de la coloration du vin. Cela peut donner de bons résultats.

Barnier défendra-t-il le vrai rosé?
Obtenir du rosé par ajout d’un peu de vin rouge dans une cuve de vin blanc relève en revanche de l’immoralité absolue, de la tricherie la plus infâme, du maquillage sordide. C’est pourtant ce que les valeureux défenseurs du projet constitutionnel de 2005 et de son avorton de Lisbonne s’apprêtent à légaliser. Laissera-t-on faire ? Notre ministre de l’Agriculture, Michel Barnier, pourtant si proche des lobbies agroalimentaires (n’a t-il pas déclaré, l’an dernier, au congrès de l’ANIA l'association nationale des industries alimentaires — « Je suis votre ministre » ?) promet de partir en guerre contre cette infamie viticole. Un bémol cependant à l’ire des défenseurs du vrai rosé, dont nous sommes, puisque notre glorieuse Champagne a recours à cet affreux procédé pour faire ses rosés.
 
A part quelques maisons héroïques, la quasi totalité des champagnes rosés sont en effet le résultat d’un assemblage de blanc et de rouge. Une pratique tout à fait légale uniquement dans l’appellation champagne. Les amateurs de champagnes rosés savent-ils que lorsqu’ils payent 395 euros une bouteille de la grande cuvée Alexandra de chez Laurent-Perrier, ils achètent en réalité, fût-il sublime, un vin de coupage ?

Un flacon que Manuel Barroso fera certainement péter pour trinquer avec ses complices si sa forfaiture devait aboutir le 27 avril…

Ces gens ne reculent devant rien pour immoraliser notre monde en laissant libre cours au néo-libéralisme le plus voyou. On sent le réseau Barroso ivre de vengeance, affamé de déréglementation, obsédé par le déverrouillage du fric, aveuglé par sa haine de l’éthique économique.


Mardi 17 Mars 2009
Périco Légasse

Commenter cet article