Ce que les sondages cachent

Publié le par LV

La semaine dernière, ils ont annoncé que tout était en train de basculer. Mais, derrière les chiffres qui ravissent les uns et démoralisent les autres, les vraies questions demeurent. Pourquoi Sarko, sacré avant l'heure, craint tant d'être le favori ? Pourquoi Ségolène se sent si seule à gauche et réfléchit déjà à de nouveaux alliés ? Pourquoi Bayrou veut escamoter Le Pen ? Et pourquoi le vieux leader du Front, que tout le monde voit monter sur le terrain, jure que, une fois encore, il créera la surprise ?

Il faut les écouter lorsqu'ils livrent leurs confidences, une fois refermé le grand livre des communiqués officiels et des interviews langue de bois. Immense déprime à gauche : «C'est foutu.» Euphorie à droite : «C'est gagné.» Surprise au centre : «Et si c'était vraiment jouable?» Présidentielle entre Villepinte et le show Ségolène de TF1, lundi soir. Ce devait être la semaine de la stabilisation et de la cristallisation. Ce fut celle du grand chambardement dans les têtes. Tous, de Sarkozy à Royal, en passant par Bayrou et Le Pen, avaient élaboré des schémas stratégiques. Les voilà obsolètes. Rien ne se passe comme prévu, ou tout au moins pas au rythme attendu. La faute à qui ? Aux sondages, bien sûr. Un par jour, quasiment. Sofres, Ipsos, Ifop, CSA : voilà les rois de la campagne. Ils disent «l'opinion des Français», ils nourrissent le commentaire, ils influent sur le comportement des candidats.
Sont-ils justes ? En tout cas, ils ne sont pas neutres puisqu'ils font tourner le système autour de leurs oracles. Ce sont des accélérateurs de mouvement dans un système médiatique qui, par nature, ne vit que dans l'urgence d'une élection encore virtuelle. Ce que cachent les sondages ? C'est d'abord le rôle qu'ils jouent dans la transformation des opinions qu'ils sont censés recueillir. Cette semaine, ils ont dit que la présidentielle était jouée, que la gauche était nue, que la bipolarisation gauche-droite, au sens classique du terme, était au bout du rouleau. La question n'est plus de savoir si c'est vrai - ou du moins, aussi vrai qu'ils le disent. Le sondage, c'est l'événement, et l'événément, c'est ce qui s'impose aux candidats.

Sarkozy : Et si tout allait trop vite...
Ce qu'il y a de bien avec Sarkozy, c'est qu'il réagit toujours au quart de tour. Mardi 13 février, devant les parlementaires UMP : «Rien n'est joué.» Et ce mot de «favori» qui soudain lui écorche la bouche ! Sarkozy est un traumatisé qui connaît son histoire électorale sur le bout des doigts. Giscard, qui était imbattable, Barre, qui devait tout écraser, Balladur, surtout, son ex-mentor, élu en février et défait en avril. C'était ce que disaient les sondages, en 1981, en 1988, en 1995... Tant que la Sofres ou l'Ifop lui montraient que sa campagne allait dans le bons sens et que celle de sa rivale tardait à prendre son envol, Sarkozy était aux anges. Une élection classique et sans histoires, réglée in fine dans un face-à-face inégal : c'était depuis le début son option stratégique dans laquelle finalement Bayrou et peut-être Le Pen n'étaient que des faire-valoir.
Et si tout cela s'écroulait ? Drôle de situation. A 55% dans les sondages de second tour, voilà soudain que la main de Sarko se met à trembler. Scène de chasse à la Réunion. En public, on joue les modestes. En privé, impossible de ne pas fanfaronner. «Cette campagne, je commence à bien la sentir.» Est-ce si sûr ? Avec une victoire promise, ce sont d'autres ennuis qui s'annoncent. A Paris, il y a ces barons de l'UMP qui passent d'une logique de campagne à une logique de gouvernement. Halte à la machine à promesses. A quoi bon désormais dépenser sans compter dès lors que l'affaire est dans le sac ?
Pauvre Ségo ! Si ça continue comme cela, ses meilleurs soutiens seront à l'UMP. Car, si elle décroche dans les sondages, qui d'autre reprendra le rôle-titre du challenger ? Bayrou ? Sarkozy le déteste plus que quiconque. La réciproque est d'ailleurs vraie. Il pensait le délester, en douce et avec le sourire, de ses meilleurs soutiens, tout au long de la campagne. A l'ancienne. Comme autrefois le RPR, les harkis de l'UDF. Ce que Chirac faisait à la Mairie de Paris, Sarko allait le faire chez lui, dans les Hauts-de-Seine, et puis dans tout le pays. Pour le coup de grâce, il comptait sur Simone Veil, une fois libérée, fin mars, de son obligation de réserve au Conseil constitutionnel. Mais, d'ici là, il ne faut pas que le candidat UDF renverse la table de la présidentielle en devenant le nouveau champion du TSF, Tout sauf Sarko. Cette hypothèse-là, à l'UMP, on n'y a jamais sérieusement réfléchi. C'était, paraît-il, pure guignolade. Du jus de crâne journalistique. Voilà pourquoi, soudain, Sarkozy devient conservateur. Sondages, sondages...

Royal : Et si la gauche disparaissait...
Ne pas les regarder, les contester, les nier. Evoquer les salles de meeting qui - de fait - ne désemplissent pas, les sites qui explosent, les militants qui, à la base, se démènent comme jamais. Bref, garder le moral coûte que coûte. Les sondages passent, mais le programme «infuse». Voilà la ligne. Elle vient d'en haut. Comme le doute qui, tout au long de la semaine, s'est lentement substitué à la mobilisation attendue... Gauche d'en haut, gauche d'en bas. Dans l'entourage de Ségolène Royal, les sondages se commentent à voix basse. Au téléphone. En soupirant.
Ils furent longtemps le vrai ressort de son succès. Pour gagner contre Sarkozy, qui d'autre qu'elle, au PS ? Aujourd'hui, ils sont son pire ennemi, et il ne suffit pas de dire - même si c'est souvent vrai - que le système Sarkozy et ses relais médiatiques les ont longtemps utilisés pour évacuer du même coup le problème. Quand les sondages sont bas, tout soudain se déglingue. 38% d'intentions de vote, en moyenne, au premier tour pour l'ensemble de la gauche. Depuis 1969, on n'avait pas connu pareil étiage. Quand elle l'a emporté en 1981 et 1988, la gauche pouvait compter sur une base de départ de 49,12% et 50,70%. Autre temps ! Autre système d'alliance ?
La question s'est posée dès le mercredi 14 février au secrétariat national du PS. Donner ou non un coup de main à Voynet pour lui permettre d'obtenir les parrainages nécessaires à sa candidature ? Si l'objectif est de tenir Ségolène le nez hors de l'eau le 22 avril, hors de portée de Bayrou, pourquoi faire ce cadeau aux Verts ? C'est le calcul de Hollande, qui renvoie à d'autres. Si, à la gauche du PS, il n'y a plus de réserve, comme le prétendent aujourd'hui les sondages, comment gagner sans aller chercher ailleurs les voix de la victoire ?
Parce qu'il ne faut pas faire turbuler prématurément le système, on parlera donc, comme Jean-Louis Bianco, de la «dynamique» d'une campagne enfin performante. Face à cette nouvelle donne sondagière, il y a ceux qui ont tout de suite compris l'enjeu. Fabius, notamment, qui a dégainé illico en parlant de «l'aimable imposture» d'un président de l'UDF trop ménagé à son goût par la candidate, ses porte-parole et tous ceux qui voient déjà un renfort pour une possible victoire le 6 mai. C'est le temps du soupçon. DSK le sait plus que quiconque. Les clins d'oeil de Bayrou dans sa direction ne sont pas innocents. L'aile droite du PS, c'est lui. Le trait d'union, c'est toujours lui. De là à l'imaginer en artisan d'un grand renversement d'alliances vers le centre... Avant Villepinte, DSK avait remis à la candidate de son parti la clé USB de ses propositions fiscales. Elle ne l'a pas encore utilisée. Dimanche 11 février au soir, il était au Crazy Horse pour le spectacle d'Arielle Dombasle, et le moins que l'on puisse dire est que les chansons de la compagne de BHL lui plaisaient davantage que la musique Ségo. Depuis, il est parti pour dix jours au Canada. L'exil pour mieux se faire désirer ? La distance, en tout cas, pour mieux évaluer l'effet destructeur des sondages dans une gauche aujourd'hui le dos au mur.

Bayrou : Et si la France vivait à l'heure italienne...
Oh la sainte colère ! Il aura suffi d'une phrase de Hollande, mercredi matin, 14 février, sur Canal+, pour que Bayrou explose et que ses lieutenants tirent à boulets rouges sur le premier secrétaire du PS. «Le troisième homme possible, on le connaît, c'est Le Pen. Arrêtez de créer d'autres effets !» Le ressenti du terrain contre la tendance des sondages. Hollande n'a pas lâché cette bombe pour rien, et, si le porte-parole de Sarkozy, Xavier Bertrand, lui a emboîté le pas, c'est que l'enjeu est de taille. C'est la peur de Le Pen qui réveille le souvenir du 21 avril 2002 et, paradoxalement, maintient en place le duopole UMP-PS.
Dans les sondages, on en est loin, et c'est aussi ce qui libère l'espace du candidat centriste. Ceux qui contestent l'étiage actuel du président du Front sont-ils des manipulateurs ? Ou exercent-ils leur devoir d'alerte avant qu'il ne soit trop tard ? C'est tout le paradoxe de Bayrou. Les seuls sondages qu'il veut croire sont ceux qui le mettent à la hausse et l'installent dans le rôle du grand régulateur d'un système politique enfin modernisé, selon les normes désormais en vigueur dans les autres démocraties occidentales. Or Le Pen est le point aveugle de sa stratégie. Pour que ça marche, il faut l'escamoter.
Curieux réflexe, au demeurant, chez le plus italien des candidats à la présidentielle. Le vrai modèle de Bayrou s'appelle Prodi. Prodi le centriste qui a mené deux fois la gauche transalpine au succès contre Berlusconi. Prodi qui, vendredi 16 février, dans les colonnes du « Parisien », a ouvertement apporté son soutien à son homologue français. Mais comment soutenir le parallèle entre les deux pays sans voir que, en Italie, le point d'appui de Prodi fut d'abord la lutte contre le berlusconisme ? C'est-à-dire une formule politique destinée à recycler une extrême-droite postfasciste dans le jeu d'une droite rénovée et rassemblée. Au fond, Bayrou voudrait que les sondages suivent le rythme de son offensive de printemps. Faire basculer la gauche d'abord, et pour cela oublier la menace Le Pen. Rassembler ensuite sur son nom tous ceux qui refusent Sarkozy et ses alliés potentiels, desquels Marine Le Pen apparaît comme l'expression achevée. Pour cela, il faut que les sondages suivent. Aujourd'hui, ils le font. Mais demain ?

Le Pen : Et si tout recommençait...
C'est une profession de foi : il n'y croit pas, il ne veut pas y croire. Les sondages se trompent toujours. Il le sait d'expérience. Fermez le ban. Le candidat antisystème, le pionnier de ce positionnement aujourd'hui largement partagé, ne s'intéresse pas aux ficelles du système. Quoique... Le soir du meeting de Villepinte, le 11 février, dont il pensait qu'il relancerait la campagne socialiste, Le Pen a eu ce mot qui signale en tout cas une légère inquiétude : « C'est une bien mauvaise nouvelle pour M. Bayrou.» Le leader du Front national se veut le troisième homme, et il entend le rester. Le grand perturbateur, c'est lui, et personne d'autre.
Pour combattre «les candidats établis» - Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal -, il faut qu'ils tiennent en place. Tout au moins en début de campagne. Le Pen agit toujours de la même manière. Il n'est pas un coureur de fond. Ses accélérations, il les réserve pour la fin. D'abord il sème, enfin il récolte. Dans l'immédiat, son vrai problème est d'être candidat, et donc de réunir les 500 parrainages nécessaires à cette nouvelle aventure. Les sondages, qu'il feint de mépriser, ne le gênent que dans la mesure où ils éclairent trop violemment une scène sur laquelle il ne veut pas encore figurer. Le Pen est l'homme de la pénombre. Le brouillard lui convient. Ses vrais choix stratégiques, comme d'habitude, il les prendra au plus tard. A chaud. Quand l'événement sera là. C'est en tout cas la leçon qu'il a tirée de la présidentielle de 2002. Ce que cachent les sondages ? Et si c'était d'abord lui ?

 

Commenter cet article

Claude 02/03/2007 23:21

Les instituts de sondages feraient bien de commencer par se sonder entre eux...