Karachi, l'autre affaire qui affole l'Elysée

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Attentat de Karachi. Un avocat confirme les rétrocommissions


La piste financière est privilégiée par le juge Trévidic qui enquête sur l'attentat de Karachi. Les rétrocommissions illicites auraient été confirmées.

 

Le juge Trévidic, chargé de l'enquête sur l'attentat de Karachi, dans lequel onze salariés de la DCN ont été tués en mai 2002, a reçu  hier (18 juin 2010) à Paris, les familles des victimes. Leur avocat, Me Morice, a rapporté les propos du juge: «Depuis un an, rien ne vient confirmer la piste al-Qaïda. La seule piste crédible envisagée est la piste financière», c'est-à-dire des représailles pakistanaises à la suite de l'arrêt du versement supposé de commissions sur le contrat de vente de sous-marins Agosta au Pakistan.


«Avec l'aval des politiques français»

Un fait clef: le juge a confirmé l'existence de rétrocommissions illicites. S'il a pu le faire, c'est qu'il possède des documents internes de DCNI, le démontrant. «La piste que le juge privilégie est celle d'infractions financières qui auraient permis à un certain nombre d'hommes politiques de bénéficier de rétrocommissions illicites», a rapporté Olivier Morice. Elles auraient ainsi servi à financer la campagne électorale d'Edouard Balladur. Cet argent aurait transité par des sociétés offshore comme Heine, basée au Luxembourg. La création de cette société, puisque la DCN était une administration se serait «faite avec l'aval des politiques français. Nicolas Sarkozy était à l'époque ministre du Budget!», s'offusque Gilles Samson, blessé dans l'attentat de Karachi. Selon Me Morice, le pouvoir actuel sait tout. Le magistrat aurait déclaré «qu'au plus haut niveau du pouvoir politique français, on sait parfaitement les motifs qui ont conduit à l'arrêt du versement des commissions». Le plus haut niveau, c'est Nicolas Sarkozy. Le magistrat n'a pas caché hier la difficulté qu'il avait pour faire éclater la vérité. Il existe «des verrous»... Le juge manque de moyens, déplore le manque de coopération de la DCRI, la Direction centrale du renseignement intérieur. Par ailleurs, Yves Jannier, le magistrat à la tête du pôle antiterroriste qui doit travailler avec le juge Trévidic sur l'affaire «ne le fait pas, car il ne croit pas à la thèse d'un mobile financier!», s'insurge Magali Drouet, fille d'une des victimes de l'attentat. À noter: Yves Jannier était absent hier.


«La rage, on l'a!»


Autre élément important versé au dossier: Ziad Takieddine, imposé au dernier moment par le ministre de la Défense de l'époque, François Léotard, jure haut et fort qu'il n'a rien à voir avec ce contrat Agosta. Le juge Trévidic détient depuis peu le document qui prouve le contraire. L'intermédiaire aurait même perçu 4% du montant du contrat... «Ça fait mal de savoir qu'ils sont morts pour ça!», déplore Sandrine Leclerc, fille d'une victime. «Oui, dit-elle, la rage, on l'a! On ne veut pas d'une chasse aux sorcières contre Nicolas Sarkozy et Edouard Balladur. Ce qu'on veut, c'est la vérité. Toute la vérité!»

 

Les politiques Français


Nicolas Sarkozy

Ministre du Budget dans le gouvernement Balladur (29 mars 1993-16 mai 1995), il tient, à ce titre, une place essentielle dans l'affaire. C'est lui qui a signé la «lettre de garantie» sans laquelle le contrat Agosta encadrant la vente en 1994 de trois sous-marins au Pakistan n'aurait pu être conclu. Lui qui, depuis Bercy, a donné son aval à la création de Heine, une société luxembourgeoise utilisée par la direction des constructions navales (DCN) pour faire transiter les commissions suspectes. Le ministère du Budget? «C'est là qu'il faut chercher», confirme Charles Pasqua lorsqu'on l'interroge sur l'affaire de Karachi. Selon des notes manuscrites saisies par la police, Nicolas Sarkozy serait intervenu, juste avant la présidentielle de 2007, en octobre 2006, afin de dissuader Jean-Marie Boivin, «M. commissions» à la DCN, de révéler ses secrets. Autre élément embarrassant pour le chef de l'Etat: sa proximité avec le sulfureux intermédiaire Ziad Takieddine, suspecté d'avoir financé la campagne d'Edouard Balladur dont Nicolas Sarkozy était le directeur et le porte-parole.

Claude Guéant
S'il assure n'avoir pas eu à connaître en sa qualité de directeur général de police nationale (DGPN)  –poste qu'il occupa entre 1994 et 1998– les dessous des contrats Agosta et Miksa, pas plus que les écoutes téléphoniques ayant visé des proches de François Léotard en 1996, Claude Guéant admet en revanche que des liens unissent la «Sarkozie» à Ziad Takieddine. C'est ainsi qu'il raconte dans Le Contrat comment, au milieu des années 2000, l'agent d'influence aida le ministre de l'Iintérieur français, Nicolas Sarkozy, dont Claude Guéant dirigeait le cabinet, dans ses négociations avec les dirigeants saoudiens dans le cadre du contrat Miksa (un marché de surveillance des frontières du royaume). Qualifiant le rôle de Ziad Takieddine dans cette affaire d'«important et intéressant», l'actuel secrétaire général de l'Elysée confirme aussi que l'intermédiaire d'origine libanaise aida Nicolas Sarkozy à faire libérer, au mois d'août 2007, les infirmières bulgares et le médecin palestinien détenus en Libye.

Edouard Balladur

Premier ministre entre 1993 et 1995, il s’est, avec le directeur de son cabinet Nicolas Bazire, directement impliqué courant 1994 (au moment où il décidait de se lancer dans la présidentielle) dans les négociations de plusieurs contrats d’armement. Notamment le contrat Sawari II, conclu avec l’Arabie Saoudite en novembre 1994, dans lequel apparait là encore in extremis le même réseau d’intermédiaires (le duo Ziad Takieddine/Abdul Rahman El-Assir) imposé par le gouvernement dans le contrat Agosta signé deux mois auparavant avec le Pakistan. Privé des ressources du RPR, réservées au candidat officiel Jacques Chirac, Edouard Balladur est aujourd’hui ouvertement soupçonné d’avoir bénéficié pour financer sa campagne de fonds versés à des intermédiaires dans les contrats Agosta et Sawari II –les fameuses rétrocommissions. La découverte d’un virement en espèces de 10 millions de francs en grosses coupures, sur son compte de campagne, juste après le premier tour, ne fait qu’accroître les interrogations.

François Léotard
Ministre de la Défense d'Edouard Balladur entre 1993 et 1995, il lui apporta son soutien -et celui de sa formation, le parti républicain- dès le début de sa campagne présidentielle. Aux premières loges des négociations lui aussi, notamment dans le cadre du contrat Sawari II avec l'Arabie Saoudite, il a rencontré à de nombreuses reprises le cheikh Ali Ben Mussalam, qui faisait le lien avec le régime saoudien. Il est tout à fait inhabituel qu'un ministre de la Défense négocie lui-même avec des intermédiaires. Il était la plupart du temps accompagné de son fidèle conseiller, Renaud Donnedieu de Vabres. C'est d'ailleurs au domicile de François Léotard que l'intermédiaire Ziad Takieddine dit avoir rencontré pour la première fois, en 1993, Nicolas Sarkozy. A en croire plusieurs témoignages, si une partie des fonds dégagés sur les contrats Agosta et Sawari II ont servi à financer la campagne présidentielle d'Edouard Balladur, l'autre aurait permis de renflouer les caisses du parti républicain, vides à l'époque.

Renaud Donnedieu de Vabres
Simple chargé de mission auprès de François Léotard au ministère de la Défense entre 1993 et 1995, Renaud Donnedieu de Vabres a joué un rôle primordial dans les coulisses des contrats d'armement négociés par le gouvernement Balladur. RDDV était l'homme-clé, celui qui faisait le lien entre les intermédiaires (Ben Mussalam et le tandem Takieddine/El-Assir), dont il était très proche, et le gouvernement français. C'est lui qui aurait présenté Abdul Rahman El-Assir à l'un des dirigeants de la direction des constructions navales (DCN), Emmanuel Aris, chargé du contrat Agosta avec le Pakistan. Apprenant, en 2004, sa nomination comme ministre de la Culture dans le troisième gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, Ziad Takieddine se serait réjoui en ces termes: «Avec Donnedieu, je suis chez moi, il ne peut rien me refuser.» Renaud Donnedieu de Vabres, à la demande de François Léotard, s'engagea dans l'équipe de campagne d'Edouard Balladur. Inséparables jusqu'au bout, “RDDV” et “Léo” ont toujours refusé de s'exprimer publiquement sur le rôle qu'ils ont joué dans ces contrats d'armement.

Brice Hortefeux
Chef du cabinet de Nicolas Sarkozy au ministère du Budget (1993-1995), il joue auprès du chef de l'Etat un peu le même rôle que Renaud Donnedieu de Vabres auprès de François Léotard. Dans le livre Le Contrat, Brice Hortefeux a dû reconnaître sa grande proximité avec l'intermédiaire Ziad Takieddine. Ce dernier l'avait, par exemple, invité dans sa somptueuse villa du Cap d'Antibes en août 2005. Une soirée à laquelle avait été convié un autre sarkozyste de choc à l'époque, Jean-François Copé. Brice Hortefeux a d'ailleurs confirmé que Jean-François Copé était intervenu quelques mois auparavant afin de trouver un chirurgien à Ziad Takieddine puis pour le faire rapatrier en France, après que l'intermédiaire eut été victime d'un curieux accident sur l'île Moustique, dans l'archipel des Grenadines. Par ailleurs, Brice Hortefeux concède encore que Ziad Takieddine, à la même période, donna un coup de main à Nicolas Sarkozy, qui négociait en tant que ministre de l'Intérieur dans le gouvernement de Dominique de Villepin le contrat Miksa avec l'Arabie Saoudite destiné à équiper le royaume de matériel sensé protéger ses frontières. Ce qui lui valut un sévère rappel à l'ordre de Jacques Chirac.

Hervé Morin
Il fut membre du cabinet du ministre de la Défense François Léotard, comme conseiller technique chargé des relations avec le Parlement, entre 1993 et 1995. Au moment de la signature des contrats Agosta et Sawari II, respectivement la vente de sous-marins au Pakistan et la vente de frégates à l'Arabie saoudite. Ceci explique-t-il cela? En tout cas, depuis que le juge Marc Trévidic a orienté, en 2008, l'enquête sur l'attentat de Karachi sur la piste des commissions, l'actuel ministre de la Défense manifeste une mauvaise volonté évidente pour transmettre les éléments que le magistrat lui réclame. Quand le ministère consent enfin à communiquer quelques documents, ils sont soit inexploitables (un rapport du GIGN de 137 pages officiellement « déclassifié » ne comporte en fait que... trois pages exploitables !), soit sans intérêt, à l'instar de ces 40 notes de la DGSE (les services secrets) qui n'apportent strictement rien. La mission d'information parlementaire n'a pas eu plus de succès auprès des services de Hervé Morin, qui lui ont opposé le secret défense ou le secret de l'instruction.

Jacques Chirac
Dès son élection à présidence de la République, en mai 1995, Jacques Chirac est bien décidé à se venger de son ancien «ami de 30 ans». Convaincu que les contrats Sawari II et Agosta, signés avec l'Arabie Saoudite et le Pakistan dans l'urgence par le gouvernement Balladur fin 1994, ont servi à dégager du «cash» via les retrocommissions pour la campagne de son rival, et craignant que des fonds continuent de financer ses activités politiques, le nouveau chef de l'Etat ordonne à son ministre de la Défense, Charles Million, de faire le ménage dans les contrats d'armement. En clair, il s'agit d'interrompre le versement des commissions promises aux intermédiaires réputés proches des balladuriens, Ziad Takieddine en tête. Pour ce faire, un consultant en sécurité, Frédéric Bauer, chiraquien pur sucre, va être chargé de la basse besogne, à savoir informer Ziad Takieddine qu'il ne toucherait plus rien. Par ailleurs, une série d'écoutes téléphoniques visant les proches de François Léotard seront orchestrées par la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure), avec l'aval de l'Elysée.

Charles Millon
Nommé ministre de la Défense par Jacques Chirac en mai 1995, poste qu'il occupa jusqu'à la dissolution de 1997, Charles Millon fut chargé de mettre sur écoute les proches de François Léotard et, surtout, de « nettoyer » les contrats d'armement, notamment Agosta et Sawari II, signés respectivement avec le Pakistan et l'Arabie saoudite. Il révèle dans Le Contrat qu'à sa demande, la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure) mena des investigations financières confidentielles afin de remonter la piste des rétrocommissions. «Des traces ont bien été retrouvées dans les établissements bancaires de cinq pays: l'Espagne, la Suisse, Malte, Chypre et le Luxembourg», raconte Charles Million. Il assure toutefois que les rapports de ses services lui étaient faits oralement et que les documents relatifs à cette mission secrète ont certainement été détruits... Il déclare aussi: «Dans les contrats d'armement, ne vous y trompez pas, il y a du financement occulte de parti, mais aussi toujours un peu d'enrichissement personnel pour ceux qui trempent dedans».

Dominique de Villepin
Secrétaire général de l'Elysée lors du premier mandat de Jacques Chirac (1995-2002), Dominique de Villepin avait, au sein du gouvernement Balladur (1993-1995), dirigé le cabinet du ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé. A ce poste d'observation privilégié, il dit avoir vu les manœuvres des «réseaux parallèles» balladuriens. Une fois en poste à la présidence de la République, il a suivi au plus près les mesures de rétorsion prises contre les intermédiaires dans les contrats d'armement, suspectés d'avoir financé la campagne de l'ancien premier ministre Edouard Balladur (le président lui aurait dit vouloir s'attaquer au «trésor de Balladur»), ainsi que les fameuses écoutes téléphoniques de la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure). A propos de ces enregistrements, il déclare qu'on y entendait «toujours les mêmes noms revenir, ceux d'intermédiaires, surtout Takieddine (...), mais aussi de directeurs de cabinet, de ministres eux-mêmes, de Balladur et de son financement... Et les noms ne revenaient pas une fois ou deux, mais des dizaines de fois. Il n'y avait aucune ambiguïté».

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Le Mousquetaire des Mots 11/07/2010 15:49


Rien que du beau linge, n'est-ce-pas ? Est-ce si étonnant que ça ? En fait non. On sait très bien que les finances des partis, malgré l'encadrement de la loi, conservent toujours un pan occulte. Il
n'y a qu'à voir l'affaire de ce moment. Bien sûr, les "acteurs" se proclament blancs comme neige...
Très bon ton récapitulatif, ça remet l'ensemble du dossier au clair dans les esprits. Merci de l'avoir mis en ligne