Le foulard islamique et le sexe des anges

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Dans ce point de vue publié par le quotidien turc Gazetem, un grand écrivain s'indigne de ce que ses concitoyens polémiquent sur le voile que porte l'épouse du nouveau président, négligeant les vrais sujets de préoccupation.

Dans notre pays, tout le monde sait que les théologiens byzantins discutaient encore du sexe des anges alors que leur ville, Constantinople, était sur le point de tomber aux mains des Turcs [en 1453]. Cette anecdote fait partie de notre folklore national. Je me suis toujours demandé pourquoi nous connaissions si bien cette fable de prêtres byzantins alors que nous ignorions des pans entiers de notre propre histoire. Il doit bien y avoir une raison pour qu'une société comme la nôtre, qui manifeste si peu d'intérêt pour l'Histoire, connaisse ce genre de détail historique.

Serait-ce parce que nous ressemblons finalement beaucoup à ces prêtres byzantins qu'ils suscitent tant notre intérêt ? Ou alors serions-nous en train de nous rassurer en projetant nos propres faiblesses sur d'autres ? Très probablement un peu des deux. Pour trouver une réponse à ces questions, il n'y a qu'à imaginer la façon dont l'Histoire, dans cent ans, décrira la façon dont nous vivons aujourd'hui : "Pendant que leur capitale était confrontée à la sécheresse, que la désertification était en marche dans certaines régions du pays, que les spécialistes affirmaient que leur plus grande ville, qui comptait alors 15 millions d'habitants, était sous la menace d'un tremblement de terre imminent et que les accidents de la route provoquaient des morts par dizaines, ils se disputaient pour savoir si les femmes devaient se couvrir la tête."

Si une telle description reflète bien la réalité d'aujourd'hui, alors dites-moi en quoi nous sommes différents de ces théologiens byzantins qui glosaient sur le sexe des anges pendant que leur ville était assiégée. Ceux-ci ne faisaient que se réfugier dans des thèmes qu'ils considéraient comme sacrés pour tenter d'oublier le danger qui frappait à leur porte. A l'instar des Byzantins, nous préférons aussi faire l'autruche et renchérir dans des discussions sur des sujets que nous tenons à notre tour pour sacrés. Cela nous permet surtout de ne pas voir les périls qui nous guettent. En effet, s'attaquer aux pénuries d'eau et à la sécheresse, faire appliquer des normes sismiques minimales aux bâtiments et en finir avec une mortalité en hausse sur nos routes demande d'énormes efforts. Or, nous manquons de motivation lorsque nous devons trouver des solutions à nos difficultés. Nous préférons créer des problèmes artificiels plutôt que de regarder le danger en face. Ainsi, la polémique sur la façon dont les cheveux des femmes doivent être couverts suscite bien plus notre intérêt que la sécheresse ou les tremblements de terre.

Nous allons mourir, mais qu'importe ! Notre négligence ne pousse d'ailleurs pas ceux qui nous gouvernent à prendre soin de nous. Allons-nous succomber si l'épouse du président de la République porte un voile ? Voilà de quoi nous discutons. Si Istanbul devait être touché par un séisme, il y aurait des centaines de milliers de morts, le pays s'effondrerait. Mais qu'est-ce qu'on en a à faire ? Ankara souffre de graves pénuries d'eau. Et alors ? Nous, ce qui nous tient en haleine, c'est la controverse sur le fait de savoir si les cheveux des femmes doivent être conformes aux normes édictées par Atatürk [fondateur en 1923 de la république – laïque – de Turquie] ou à celles découlant des prescriptions religieuses. Et pendant ce temps on se moque des Byzantins qui se disputaient sur le sexe des anges alors que leur capitale tombait aux mains des Turcs ! Ils étaient vraiment stupéfiants, ces Byzantins ! Assurément, nous ne leur ressemblons pas ! Nous au moins, alors que nous nous préparons à mourir, tenaillés par la soif, lors du prochain tremblement de terre, nous ne discutons pas du sexe des anges ! Non, nous, nous nous interrogeons sur le bien-fondé du voile !

La vie a donc bien changé dans ce pays : en six cents ans, nous sommes passés du sexe des anges au morceau de tissu que les femmes mettent sur leur chevelure…


* Les prises de position courageuses de cet écrivain en faveur de la démocratie et sur l'Histoire turque lui ont valu de nombreux tracas judiciaires. L'un de ses romans, Comme une blessure de sabre, a été traduit en français (éd. Actes Sud). Altan signe régulièrement des éditoriaux dans la presse turque.

Ahmet Altan*
Gazetem
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