Pour contrer Sarkozy, il faut une vision du monde

Publié le

Par Didier Peyrat, magistrat.

La «journée sans Sarkozy» demain 30 novembre doit être l'occasion de mesurer plus précisément le relations du Président avec l'opinion publique et les médias.


A l'initiative de l'association «Rassemblement pour la démocratie à la télévision». une «journée, sans Sarkozy dans les médias», est prévue pour le 30 novembre. Quel sera son impact ? On peut redouter que nous soyons déjà bien entrés dans un système où une grande partie des médias de masse ont fait allégeance à la politique du nouveau président. Le 30 novembre risque de ne pas être une journée «sans lui», et il est probable que certains en rajouteront afin de montrer, qu'ils ne cèdent… À aucune pression. La journée est quand même une occasion de réfléchir au rôle des médias dans l'édification du «berlusarkozysme»...

Quelle est la tendance actuelle ? Deux phénomènes se combinent :

1°) Le calendrier des médias devient complètement synchrone avec le calendrier de l'Etat. Les problèmes qui se posent dans la société n'accèdent à la visibilité que lorsque le gouvernement - ou sa filiale l'UMP - a décidé de les porter sur la scène publique, parce qu'il possède une solution ou une mesure à défendre et à populariser pour les «traiter», du moins en apparence. Ainsi l'opinion est-elle constamment invitée à réfléchir et à se déterminer par rapport à l'agenda de la présidence. Petit à petit, enquêtes et investigations autonomes, ayant leur rythme propre, disparaissent : elles n'ont plus lieu - de façon sommaire et sur la base d'une documentation « pré mâchée » par les services de presse officiels - que juste avant ou juste après une annonce... du gouvernement.

2°) L'omniprésence d'une figure, celle du Président, qui joue d'un corps, d'un visage et d'une parole, sans cesse montrés (au bureau, en pirogue, à la mer, en tribune, etc.), martelés, chaque jour, sous tous les prétextes, privés ou publics… Le but poursuivi ? À mon avis, ceci : faire accroire que se fâcher avec sa politique signifie se fâcher avec un individu qui a ses problèmes (divorce, etc.), qui mérite d'être aimé, avec ses fragilités, ses laideurs, et qui parfois est désarmé, victime, affaibli. Jouant tantôt de la force, tantôt de la faiblesse, il se met à nous ressembler, à rassurer, à émouvoir... On tente ainsi de créer une sorte de lien affectif, particulièrement malsain, avec l'opinion. Finalement, l'attaquer, ce serait s'attaquer à nous-mêmes.

De nombreux médias, principalement dans l'audio-visuel, relaient ce qui n'est qu'une habile stratégie de communication politique. La façon dont, après avoir accepté sans barguigner que l'équipe de l'UMP leur livre des images filmées et réalisées par elle du réunion de Versailles en janvier 2007, ils ont ensuite martelé l'idée que cette réunion avait pu rassembler 100.000 personnes, alors que les lieux ne permettaient pas, physiquement, d'y réunir plus de la moitié de ce chiffre, était déjà un modèle de consentement à la manipulation.

Maintenant, le système est loin d'être verrouillé. Il existe des contre tendances, des journalistes encore indépendants, des tensions dans les rédactions... et il y a le net, pas totalement contrôlable, lui. Par ailleurs, l'opinion a déjà démontré que, tout en étant grosse consommatrice des médias de masse, elle conserve une distance critique. Circonspecte, pesant le pour et le contre, n'y croyant qu'à demi, elle ne forge pas ses jugements uniquement à partir de ce qu'on lui livre dans les médias. Enfin, il ne faut pas négliger la contre-puissance des médias, fondée sur des logiques et des intérêts autonomes, et qui contraignent parfois le politique à improviser telle ou telle réponse en lui mettant « sous le nez » des événements ou des sentiments directement puisés dans l'opinion.

Pourquoi ça marche ?

D'où l'importance de ne pas tomber dans le piège d'une critique sans nuance du monde des médias, ou, pire, de glisser d'une critique des médias à une critique - vite élitiste - de l'opinion publique. En effet, cette approche en terme de «complot politico médiatique» sert à esquiver une autre question, qui n'est pas mince : pourquoi la politique de communication sarkozyste marche-t-elle, pourquoi tant d'individus en principe éduqués à la distance vis-à-vis du pouvoir s'en font-ils les passeurs ? Certes, ceci n'est pas sans rappeler une situation à l'Italienne, avec la domination sans partage de Berlusconi… La différence est patente, néanmoins : alors que le «Cavaliere» était propriétaire de grands médias, donc employeur des hagiographes et maître des programmes, Nicolas Sarkozy, de 2002 à 2007, a réussi une opération plus subtile : rallier idéologiquement à lui une partie substantielle des têtes pensantes et des figures de proue des médias de masse.
Ainsi, pendant qu'une partie de la gauche croyait encore avoir affaire à «la droite la plus bête du monde», brodant autour d'un «sarko-facho» aussi récurrent qu'indigent, Sarkozy tissait sa toile et gagnait l'hégémonie, forgeant ses «intellectuels organiques» à lui. Ces gens font «naturellement» du sarkozysme un peu comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir. Le culte de la performance et la détestation des acquis sociaux est comme leur seconde peau. Actuellement, le matraquage anti-grévistes des JT de TF1 et France 2, quoiqu'on pense de la réforme des retraites, donne la nausée.

Inquiet de la montée en puissance de ces dispositifs de soumission pervers, je crois néanmoins simpliste et improductif de mettre au compte d'une simple manipulation les réussites médiatiques du sarkozysme. Il n'y aura pas de bataille gagnée contre la « berlue sarko » si des lectures différentes et consistantes de la réalité sociale, en face, ne se construisent pas. Or c'est là que le bât blesse. Si la gauche se révèle incapable d'aimanter les jeunes générations, y compris dans l'univers des médias, c'est parce qu'elle ne constitue plus un foyer de sens. Il lui manque une «vision du monde» rendant intelligible la société réelle où les personnes vivent, travaillent, aiment et souffrent. De ce point de vue, le fait que des millions de gens prennent désormais soin de dire qu'ils se situent en dehors du clivage droite/gauche donne une idée de l'ampleur de la crise d'idées et de la perte de substance idéologique à gauche. Observons néanmoins qu'une bonne partie des problèmes actuels du Modem vient de la difficulté éprouvée par François Bayrou à délimiter un courant d'idées, à l'homogénéiser à partir d'un socle de valeurs claires. Si être au «centre» consiste à picorer à droite et à gauche (des individus et des idées), sans colonne vertébrale et cohésion durable, alors cela devient une posture, en aucun cas une identité forte fondée sur une «vision du monde».

Pour la gauche en tout cas, entamer un travail de reconstruction, suppose que son intelligentsia fabrique des concepts un peu mieux connectés à la réalité vécue de la population et un peu moins parasités par un a priori partisan… Qu'elle tire les leçons de ses défaites théoriques, en brisant les fétiches de son «prêt à penser» sans se contenter de gémir en permanence sur la «mauvaise presse» qui lui est faite.
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G
Alain Badiou, né en 1937, est l'un des plus grands noms de la philosophie mondiale. Enseignant à l'ENS de la rue d'Ulm, il est l'auteur de classiques comme «Théorie du sujet» ou «l'Etre et l'Evénement».<br /> <br /> Nouvel Observateur. - Vous allez jusqu'à opérer une analogie entre sarkozysme et pétainisme. Qu'est-ce qui permet, selon vous, ce rapprochement historique pour le moins audacieux ?<br /> <br /> A. Badiou. - Il n'y a pas de ressemblance au sens strict, mais un esprit commun. J'appelle «pétainisme» une forme particulière de la réaction française, qui existe au fond depuis 1815. Premier trait : présenter une politique capitularde comme une régénération nationale. La «rupture», c'est quoi ? Le démantèlement des acquis sociaux, le fait que les riches paient moins d'impôts, qu'on privatise de façon rampante l'université, qu'on donne les coudées franches aux affairistes. Cette façon de déguiser une soumission au capitalisme mondialisé en révolution nationale relève en soi du «pétainisme», au sens formel. Deuxième trait : une répression administrative très dure, visant des groupes tenus pour étrangers à la société «normale». Il ne faut tout de même pas oublier que la dernière élection s'est gagnée sur la capacité à capter les électeurs du FN. Créer des suspects, les Africains, ou les musulmans, ou les jeunes des banlieues, figures nébuleuses à réprimer et à surveiller, est une activité essentielle du nouveau pouvoir, loin d'être seulement son ornement extérieur.<br /> <br /> N. O. - Vous évoquez aussi un retour à l'esprit du XIX«siècle, décrivant des capitalistes décomplexés, animés par l'idée que les pauvres sont des paresseux, les Africains, des arriérés....<br /> <br /> A. Badiou. - Il s'agit d'un phénomène mondial, pas simplement français. La cause majeure, c'est bien sûr l'effondrement provisoire de l'hypothèse communiste. Tant que celle-ci vivait, les dominants étaient obligés de négocier âprement leur pouvoir, parce qu'une autre voie existait, et qu'une conviction populaire et intellectuelle la soutenait massivement. Maintenant, la bourgeoisie est dans le lâche soulagement : l'«idée» est discréditée, les Etats communistes sont eux-mêmes devenus capitalistes. Le capitalisme peut à nouveau se présenter comme la solution indépassable, et l'argent être réintroduit comme valeur. Sarkozy est l'homme de tout ça. L'«homme de la situation». Au fond, c'est le premier vrai poststalinien français. (Rires.)<br /> <br /> N. O. - Autre marqueur idéologique du sarkozysme : le ralliement à un système américain pourtant lui-même largement décomposé... Comment l'interprétez-vous ?<br /> <br /> A. Badiou. - Je pense qu'il était extrêmement important pour Sarkozy de montrer rapidement que le gaullisme était mort. D'où son positionnement rapide en chouchou de Bush. Mes amis américains sont horrifiés, à vrai dire. La France reste un mythe là-bas. Ce que vous ne comprenez pas, leur dis-je, c'est à quel point la France est profondément réactionnaire en ses tréfonds. Le Front populaire a tout de même débouché sur Pétain. Mai-68, sur une Chambre des Députés bleu horizon. Si vous la prenez dans sa masse, elle est assez horrible, la France. Attention, c'est un patriote français qui dit ça. Quelqu'un de très attache a ce pays.<br /> <br /> N. O. - C'est-à-dire ?<br /> <br /> A. Badiou. - Deux choses m'y rattachent profondément. La grande tradition du rationalisme français bien sûr, de Descartes à Lacan, en passant par les Lumières. Et puis, une poignée de gens, dont la Résistance offre l'image absolue. Au bout du compte, la France a toujours été sauvée par les acrobaties d'un tout petit nombre. C'est sur celui-ci qu'on doit continuer à miser.<br /> <br /> «De quoi Sarkozy est-il le nom ?», par Alain Badiou, Editions Lignes, 156 p., 14 euros.
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S
Ce texte expose très clairement, au moins pour moi, la stratégie de S. Le présent, c'est "ça". Doit-on attendre quelque chose de cette "gauche"la? S n'a pas une politique de droite il a "sa" politique qui ralie de tous bords des personnes qui ont les mêmes attentes et le même point de vue sur le pays à construire pour ce 3ème millénaire.<br /> Maintenant, pour nous, ceux qui ne partagent pas cette vision, nous sommes multiples et nous ne sommes qu'en questionnement. La "colonne vertébrale" est entièrement à démolir et à reconstruire, mais puisque l'on est sage, nous ne pouvons le faire d'un seul coup (d'état). NOUS devons y travailler et faire gonfler les rangs des groupes inovants qui existent dans différents secteurs d'activité. Quand je dis inovant ce n'est pas tout casser, nous le voyons dans l'histoire, tout a déjà été inventé mais aussi oublié, remisé parce que dérangeant les pouvoirs en place. Je rêve...
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