Tous en grève ! Mai 68 vu d’ailleurs
Etouffée par le conformisme, la société française avait besoin d’une bonne secousse. L’analyse à chaud d’un grand reporter américain.

La révolte de Mai 68 a mis en lumière les schémas archaïques rigides qui régissent de nombreux secteurs de la société française. Les hôpitaux, par exemple, demeurent soumis à l’institution balzacienne du grand patron*, à savoir la dictature du médecin-chef. Le patron* endosse une responsabilité totale et, partant, il exerce une autorité totale, avec tous les abus et toutes les insuffisances que cela sous-entend. Cet état de fait est aujourd’hui contesté. A l’hôpital Broussais, le patron* du service de cardiologie a été viré sans ménagement de son bureau, et le service placé sous l’autorité d’un comité d’élus. Il en est allé de même dans d’autres établissements hospitaliers. Quant à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne, il a été investi par des centaines d’étudiants qui ont formé un comité d’action psychiatrique pour en prendre le contrôle.
Autre exemple, celui des architectes. Pour pouvoir exercer leur métier, ils sont dans l’obligation d’appartenir à un ordre professionnel dont les exigences sont excessivement strictes. Il s’agit d’une sorte de guilde féodale destinée à restreindre le nombre de professionnels. Portés par le vent de la contestation, ils se sont réunis à l’Ecole des beaux-arts pour voter la dissolution de leur ordre. Plusieurs d’entre eux ont brûlé leur carte de membre. Mais, une fois de plus, le besoin de tout Français de couper les cheveux en quatre a en grande partie privé ce geste de son sens. Je m’explique : les architectes, qui avaient décidé d’investir les locaux de l’ordre, ont appris que celui-ci avait déjà procédé à sa dissolution. Ils ont alors ressenti le besoin de se lancer dans un débat pour savoir s’ils devaient accepter ou non cette autodissolution – car qui peut s’autodissoudre peut bien entendu s’autoreconstituer. En conséquence, ils ont voté une motion interdisant de brûler leurs cartes, au motif que, s’ils les brûlaient, ils ne pourraient plus s’introduire au siège de l’ordre pour dissoudre celui-ci. Quant aux journalistes de la radio et de la télévision nationales, ils se sont engagés à fournir des informations exactes, complètes et objectives, avouant ainsi que les informations qu’ils avaient jusqu’alors fournies étaient inexactes, incomplètes et subjectives. C’est un secret de Polichinelle que le Service de liaison interministérielle pour l’information (créé en 1963, le SLII dépend du ministère de l’Information) réunit tous les matins les responsables des radios et télévisions [du secteur étatique] pour leur indiquer quelles informations doivent être censurées ou au contraire mises en avant. Le réseau public d’information est ainsi soumis au quotidien à de multiples pressions du gouvernement. Les journalistes de ces chaînes ont certes annoncé qu’ils cesseraient de se plier aux instructions gouvernementales et qu’ils allaient réellement informer la population. Mais le résultat n’a pas été immédiatement probant : le temps d’antenne consacré aux émeutes parisiennes est resté nettement inférieur à celui qui est attribué à des événements similaires survenus à Chicago ou à Detroit.
Le Parti communiste français (PCF) fut l’un des rares groupes à ne pas se saisir d’emblée de l’agitation étudiante pour mettre en avant ses propres revendications. Son quotidien, L’Humanité, a fustigé les étudiants, les qualifiant de “pseudo-révolutionnaires à la solde de l’anarchiste allemand Cohn-Bendit”. Louis Aragon, le grand poète du PCF, a pour sa part dénigré les barricades, récoltant en retour une avalanche d’insultes. Mais Cohn-Bendit a su trouver les mots pour éviter les dérapages : “Ici, tout le monde a le droit de s’exprimer, même les crapules staliniennes.”<:i> Lorsqu’ils ont compris l’ampleur du mouvement étudiant, les communistes ont finalement opéré un virage à 180 degrés. Le 9 mai, L’Humanité a ainsi parlé de “la juste cause des étudiants”. Si la Confédération générale du travail (CGT), syndicat contrôlé par les communistes, s’est ralliée à la cause étudiante, ce n’est pas par sympathie mais parce qu’elle ne pouvait se permettre de demeurer à l’écart d’un mouvement de protestation d’une telle ampleur. C’est ainsi que, le 13 mai, un immense cortège rassemblant étudiants et ouvriers a traversé Paris sans incidents. D’entrée de jeu, il était clair que les syndicats entendaient rester à distance des étudiants. Ils ont en effet insisté pour manifester en groupes séparés. Mais, après trois heures de discussion, ils ont fini par accepter que Cohn-Bendit les rejoigne à la tête de la manifestation.
Les étudiants ont fait des émules, non dans les rangs du PCF ou des syndicats, mais parmi les jeunes ouvriers. Ceux-ci ont commencé à occuper des usines [à partir du 14 mai], comme les étudiants avaient occupé la Sorbonne. “Avec la révolte étudiante, Cohn-Bendit a ouvert une brèche dans le système”, a expliqué Jean-Paul Sartre lors d’une réunion dans la prestigieuse université. “Les jeunes ouvriers se sont alors demandé : ‘Pourquoi pas nous ?’ Ils avaient une bonne longueur d’avance sur leurs syndicats. La CGT n’avait plus qu’à emboîter le pas si elle voulait garder le contrôle de ses troupes. Voilà une situation de démocratie directe propre à irriter les institutions, et la CGT en est une. Mais c’est aussi une situation où des étudiants de la bourgeoisie n’agissent pas en fonction de leur classe, où des groupes qui ne sont pas opprimés veulent s’allier aux opprimés.”
Les bourgeois qui paniquent achètent des pièces d’or.
Les premières occupations d’usines, celle de Sud-Aviation, à Nantes, et celle de Renault, à Cléon, ont été décidées par les ouvriers, au mépris des ordres des syndicats. La CGT a ensuite été contrainte de donner sa bénédiction. Et, en quelques jours, l’activité économique du pays s’est trouvée en grande partie paralysée. L’un des rares syndicats à ne pas faire grève, le Syndicat national des travailleurs pénitentiaires, a pris cette décision “en raison de la nature particulière de [ses] responsabilités”.
La France de 1968 s’est trouvée à nouveau divisée en trois ordres, tout comme la France de l’Ancien Régime* : les étudiants, les grévistes et les conservateurs. Ces derniers ont adopté le traditionnel comportement français en cas de crise nationale, qu’il s’agisse d’une grève ou d’une occupation : thésauriser. Les femmes au foyer qui ont acheté suffisamment de boîtes de conserve, d’huile et de sucre pour tenir un siège de six mois, les hommes qui remplissent leur baignoire d’essence, les bourgeois qui retirent leurs économies de la banque pour aller acheter des napoléons : voilà la base de la France conservatrice, sur laquelle le général de Gaulle peut compter lors de n’importe quel référendum. Les partisans de l’ordre ont même voulu préserver la Fête des mères : une association de commerçants a demandé à la repousser au 16 juin, espérant que, d’ici là, les dévoués fistons auraient suffisamment repris leurs esprits pour honorer leurs mamans*.
Un étudiant est quelqu’un qui se forme dans le but d’assumer un rôle au sein de l’élite de la société contre laquelle il se soulève. Son oppresseur n’est pas un employeur, c’est la société elle-même. Voilà pourquoi les étudiants ont pu aussi facilement transformer leur critique du système éducatif en volonté de renversement total de la société. L’ouvrier, qui est partie prenante de la lutte des classes, n’exprime pas sa protestation en des termes aussi pompeux. Ses objectifs sont plus étroits et plus précis.
Le 20 mai, comme chaque jour, André Gouin, un facteur âgé de 27 ans, est allé travailler. Il perçoit un salaire mensuel de 125 dollars [de 1968 ; 1 dollar valait environ 5 francs], plus une allocation mensuelle de 20 dollars. Bien que n’appartenant à aucun syndicat, il a décidé, de même que 80 de ses collègues, d’occuper le bureau de poste. Au beau milieu de la matinée, un dirigeant syndical leur a donné un coup de fil pour approuver leur action. Les grévistes ont formulé des revendications précises : une augmentation de salaire de 20 %, une cinquième semaine de congés payés et le passage à la semaine de travail de cinq jours. “Je suis allé à la Sorbonne parler aux étudiants, se souvient André Gouin. L’un d’eux m’a répondu qu’il était naturel que l’homme qui avait conçu la tour Eiffel soit mieux payé que les ouvriers qui en avaient vissé les boulons. J’ai rétorqué : ‘Et les mineurs, avec leurs conditions de travail ?’ Mais je ne suis arrivé à rien en parlant à ces jeunes. Nos parcours sont trop différents.” Sur les grands portails de fer de l’usine Citroën du quai de Javel, qui emploie 20 000 ouvriers, des pancartes proclamaient : “Cette usine est occupée”. L’effigie du directeur de l’usine, M. Berçot, pendait à un châtaignier dans la cour de l’usine. Penchés au-dessus des murs de l’enceinte, de jeunes ouvriers s’amusaient et sifflaient les filles qui passaient. Pendant ce temps, à l’intérieur, d’autres montraient à leurs femmes et à leurs enfants les rangées de châssis noirs flamboyants et les machines sur lesquelles ils travaillaient. C’est à cela que devaient ressembler les journées d’occupation de 1936, au moment du Front populaire, lorsque les syndicats obtinrent le droit de négocier des conventions collectives.
Chez citroën, on décourage les activités syndicales.
Mais, aujourd’hui, chez Citroën, moins de 10 % des ouvriers sont syndiqués. La principale raison en est que les immigrés – qui comptent pour la moitié des ouvriers – répugnent souvent à prendre leur carte. A cela s’ajoute le fait que la direction de Citroën, réputée pour être la plus conservatrice de l’industrie automobile française, sabote le travail des syndicats. “Lorsqu’ils apprennent que vous voulez vous syndiquer”, explique Daniel Doiselet, 37 ans, qui est le secrétaire général du syndicat CGT de l’usine, “ils ont recours à divers moyens de pression : ils vous donnent un boulot pourri ; ils vous transfèrent dans une usine en banlieue ; ou ils refusent de vous laisser profiter de la remise de 7 % accordée au personnel pour l’achat d’une voiture. Cela ne fait que quatre ans que nous avons obtenu le droit de distribuer des prospectus à l’entrée de l’usine. Avant, la direction appelait les flics, qui nous embarquaient. Le lundi 20 mai, à 7 h 30, nous avons investi l’usine. Les délégués syndicaux avaient voté l’occupation. La direction, qui a daigné recevoir des représentants des syndicats, a déclaré : ‘Ecoutez, ce n’est pas le moment de faire grève. La courbe des ventes affiche un pic à cette période de l’année. Si vous faites grève maintenant, les fabricants étrangers vont nous prendre des parts de marché !’”
Les ouvriers de Citroën ont demandé un salaire mensuel minimum de 200 dollars (un ouvrier qualifié gagne aujourd’hui 170 dollars), une cinquième semaine de congés payés pour les salariés de moins de 21 ans, un départ à la retraite à 60 ans pour les hommes et à 55 ans pour les femmes (la retraite est aujourd’hui fixée à 65 ans pour tous), la reconnaissance du droit des syndicats à s’organiser et la sécurité de l’emploi pour les travailleurs immigrés (aujourd’hui, ils peuvent être licenciés au terme d’un contrat de six mois).
Pendant que je discutais avec M. Doiselet, plusieurs ouvriers sont entrés dans la pièce où nous nous trouvions. Un jeune homme barbu, faisant référence aux étudiants, a lancé : “Vous devez bien admettre que nous sommes montés dans un train en marche.
— Qui t’a demandé ton avis ? s’est exclamé M. Doiselet. Tu es délégué de la CGT ?
— Je croyais qu’on était en démocratie, a rétorqué l’homme à la barbe.
— C’est ça que tu appelles une démocratie ? Un monde où chacun essaie de s’emparer du micro ?”
“Les étudiants nous ont appelés hier, a poursuivi M. Doiselet. Ils veulent venir dans l’usine pour exprimer leur solidarité avec les ouvriers. Nous leur avons répondu que nous ne voulions pas d’eux ici et que nous ne les laisserions pas entrer. C’est bien la dernière chose dont nous ayons besoin : des provocateurs* qui mettent la pagaille et donnent à la police une raison d’intervenir. Après tout, nous sommes responsables de l’usine. Nous ne pouvons pas laisser n’importe qui faire n’importe quoi.”
La grande fraternité entre étudiants et ouvriers a fini par laisser place à la suspicion. Les étudiants ont reproché aux ouvriers de ne pas être conscients de leur condition et de faire partie intégrante de la société de consommation. De fait, interrogé après les émeutes étudiantes, un jeune ouvrier a déclaré : “Bien sûr, j’ai de la sympathie pour eux. Mais ces voitures qu’ils brûlent ! S’ils incendient la voiture qu’un ouvrier a mis deux ans à payer, qui lui en donnera une autre ?”
Aux yeux des étudiants, la CGT appartient à l’establishment. C’est une organisation conservatrice qui ne veut surtout pas faire de remous. Quant au Parti communiste français, cette marionnette de Moscou, il n’a qu’un seul objectif : faire en sorte que de Gaulle reste au pouvoir.
Les ouvriers considèrent les étudiants comme des fils à papa* qui n’ont rien à perdre. Qu’ils essaient un peu de faire vivre une famille à Paris avec 170 dollars par mois ! Et, avant de vouloir donner des leçons sur la révolution, estiment certains, ils devraient passer un peu de temps à travailler à la chaîne.
Les événements récents semblent conforter les théories de Marcuse. Les jeunes Français qui vivent en marge de la société – qu’ils soient étudiants ou ouvriers – se sont révoltés contre l’establishment, qui comprend le gouvernement mais aussi les syndicats et les partis politiques. Et l’establishment, qui s’est approprié cette révolte, l’a intégrée dans le cadre traditionnel des revendications ouvrières. De retour de Roumanie, le général de Gaulle s’est trouvé confronté à une tâche délicate : faire rentrer le diablotin dans sa boîte. En continuant à faire fonctionner normalement les institutions de la Ve République, il a évité au régime de s’effondrer. Il a en effet montré que les journées où il suffisait de lancer des pavés et d’assaillir des bâtiments publics pour renverser un gouvernement appartenaient à un passé archaïque. Il a préféré une autre voie : une motion de censure, un débat à l’Assemblée, une allocution présidentielle télévisée et l’annonce d’un nouveau référendum.
Avec le référendum, de gaulle met en jeu sa propre survie.
On a organisé au plus vite une conférence rassemblant les représentants des organisations ouvrières et les patrons. Le résultat immédiat [les accords de Grenelle, négociés les 25 et 26 mai] a été de mettre fin aux manifestations des ouvriers et d’isoler les étudiants. Dès lors, ces derniers risquaient de se mettre à dos une partie grandissante de la population s’ils persévéraient dans leur stratégie de violences de rue. Prenant conscience que toute agitation risquait de grossir les rangs du “parti de la peur” qui voterait pour de Gaulle, les responsables étudiants ont donc adopté une nouvelle tactique : une campagne étudiante nationale contre le référendum [sur la participation, annoncé par le général au cours de son discours radiotélévisé du 24 mai].
Ce référendum est un pari politique déguisé sous forme de proposition d’une réforme économique et sociale. De Gaulle a décidé de mettre en jeu sa propre survie. En promettant de se retirer s’il n’obtenait pas un soutien massif, il a demandé aux électeurs français de lui accorder leur confiance. Dès lors, la fin du gaullisme est devenue possible. Non par la violence et les grèves, mais parce que le général lui-même a décidé d’apporter la preuve que la majorité du peuple français veut encore de lui à la tête de la République.
Le référendum aura lieu dans un climat de désaffection, à un moment où l’opposition est mobilisée comme elle ne l’a jamais été. Il faut être un gaulliste inconditionnel pour croire dur comme fer en la victoire du Général, en particulier depuis que son allocution télévisée de sept minutes a déstabilisé même ses plus fervents sympathisants. Car rien dans son discours n’indique que de Gaulle ait saisi les motifs psychologiques profonds de la rébellion, ni qu’il ait reconnu qu’au-delà des revendications spécifiques c’est la nature même du régime qui est remise en question. Les événements de Mai constituent une tragédie personnelle pour ce grand homme d’Etat, jusqu’alors convaincu que l’Histoire se souviendrait de lui pour avoir fait de la France une nation d’ordre. A ceux qui lui demandaient ce qu’il y aurait après lui, il aimait répondre : “Les délices de l’anarchie”. En réalité, l’anarchie est arrivée pendant son règne. Et c’est peut-être suffisant pour mettre un terme à l’ère gaulliste.
2 juin 1968**
* En français dans le texte.
** Le texte, écrit avant le 30 mai, ne prend pas en compte l’annonce d’élections législatives pour la fin juin.
Sanche de Gramont
The New York Times

La révolte de Mai 68 a mis en lumière les schémas archaïques rigides qui régissent de nombreux secteurs de la société française. Les hôpitaux, par exemple, demeurent soumis à l’institution balzacienne du grand patron*, à savoir la dictature du médecin-chef. Le patron* endosse une responsabilité totale et, partant, il exerce une autorité totale, avec tous les abus et toutes les insuffisances que cela sous-entend. Cet état de fait est aujourd’hui contesté. A l’hôpital Broussais, le patron* du service de cardiologie a été viré sans ménagement de son bureau, et le service placé sous l’autorité d’un comité d’élus. Il en est allé de même dans d’autres établissements hospitaliers. Quant à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne, il a été investi par des centaines d’étudiants qui ont formé un comité d’action psychiatrique pour en prendre le contrôle.
Autre exemple, celui des architectes. Pour pouvoir exercer leur métier, ils sont dans l’obligation d’appartenir à un ordre professionnel dont les exigences sont excessivement strictes. Il s’agit d’une sorte de guilde féodale destinée à restreindre le nombre de professionnels. Portés par le vent de la contestation, ils se sont réunis à l’Ecole des beaux-arts pour voter la dissolution de leur ordre. Plusieurs d’entre eux ont brûlé leur carte de membre. Mais, une fois de plus, le besoin de tout Français de couper les cheveux en quatre a en grande partie privé ce geste de son sens. Je m’explique : les architectes, qui avaient décidé d’investir les locaux de l’ordre, ont appris que celui-ci avait déjà procédé à sa dissolution. Ils ont alors ressenti le besoin de se lancer dans un débat pour savoir s’ils devaient accepter ou non cette autodissolution – car qui peut s’autodissoudre peut bien entendu s’autoreconstituer. En conséquence, ils ont voté une motion interdisant de brûler leurs cartes, au motif que, s’ils les brûlaient, ils ne pourraient plus s’introduire au siège de l’ordre pour dissoudre celui-ci. Quant aux journalistes de la radio et de la télévision nationales, ils se sont engagés à fournir des informations exactes, complètes et objectives, avouant ainsi que les informations qu’ils avaient jusqu’alors fournies étaient inexactes, incomplètes et subjectives. C’est un secret de Polichinelle que le Service de liaison interministérielle pour l’information (créé en 1963, le SLII dépend du ministère de l’Information) réunit tous les matins les responsables des radios et télévisions [du secteur étatique] pour leur indiquer quelles informations doivent être censurées ou au contraire mises en avant. Le réseau public d’information est ainsi soumis au quotidien à de multiples pressions du gouvernement. Les journalistes de ces chaînes ont certes annoncé qu’ils cesseraient de se plier aux instructions gouvernementales et qu’ils allaient réellement informer la population. Mais le résultat n’a pas été immédiatement probant : le temps d’antenne consacré aux émeutes parisiennes est resté nettement inférieur à celui qui est attribué à des événements similaires survenus à Chicago ou à Detroit.
Le Parti communiste français (PCF) fut l’un des rares groupes à ne pas se saisir d’emblée de l’agitation étudiante pour mettre en avant ses propres revendications. Son quotidien, L’Humanité, a fustigé les étudiants, les qualifiant de “pseudo-révolutionnaires à la solde de l’anarchiste allemand Cohn-Bendit”. Louis Aragon, le grand poète du PCF, a pour sa part dénigré les barricades, récoltant en retour une avalanche d’insultes. Mais Cohn-Bendit a su trouver les mots pour éviter les dérapages : “Ici, tout le monde a le droit de s’exprimer, même les crapules staliniennes.”<:i> Lorsqu’ils ont compris l’ampleur du mouvement étudiant, les communistes ont finalement opéré un virage à 180 degrés. Le 9 mai, L’Humanité a ainsi parlé de “la juste cause des étudiants”. Si la Confédération générale du travail (CGT), syndicat contrôlé par les communistes, s’est ralliée à la cause étudiante, ce n’est pas par sympathie mais parce qu’elle ne pouvait se permettre de demeurer à l’écart d’un mouvement de protestation d’une telle ampleur. C’est ainsi que, le 13 mai, un immense cortège rassemblant étudiants et ouvriers a traversé Paris sans incidents. D’entrée de jeu, il était clair que les syndicats entendaient rester à distance des étudiants. Ils ont en effet insisté pour manifester en groupes séparés. Mais, après trois heures de discussion, ils ont fini par accepter que Cohn-Bendit les rejoigne à la tête de la manifestation.
Les étudiants ont fait des émules, non dans les rangs du PCF ou des syndicats, mais parmi les jeunes ouvriers. Ceux-ci ont commencé à occuper des usines [à partir du 14 mai], comme les étudiants avaient occupé la Sorbonne. “Avec la révolte étudiante, Cohn-Bendit a ouvert une brèche dans le système”, a expliqué Jean-Paul Sartre lors d’une réunion dans la prestigieuse université. “Les jeunes ouvriers se sont alors demandé : ‘Pourquoi pas nous ?’ Ils avaient une bonne longueur d’avance sur leurs syndicats. La CGT n’avait plus qu’à emboîter le pas si elle voulait garder le contrôle de ses troupes. Voilà une situation de démocratie directe propre à irriter les institutions, et la CGT en est une. Mais c’est aussi une situation où des étudiants de la bourgeoisie n’agissent pas en fonction de leur classe, où des groupes qui ne sont pas opprimés veulent s’allier aux opprimés.”
Les bourgeois qui paniquent achètent des pièces d’or.
Les premières occupations d’usines, celle de Sud-Aviation, à Nantes, et celle de Renault, à Cléon, ont été décidées par les ouvriers, au mépris des ordres des syndicats. La CGT a ensuite été contrainte de donner sa bénédiction. Et, en quelques jours, l’activité économique du pays s’est trouvée en grande partie paralysée. L’un des rares syndicats à ne pas faire grève, le Syndicat national des travailleurs pénitentiaires, a pris cette décision “en raison de la nature particulière de [ses] responsabilités”.
La France de 1968 s’est trouvée à nouveau divisée en trois ordres, tout comme la France de l’Ancien Régime* : les étudiants, les grévistes et les conservateurs. Ces derniers ont adopté le traditionnel comportement français en cas de crise nationale, qu’il s’agisse d’une grève ou d’une occupation : thésauriser. Les femmes au foyer qui ont acheté suffisamment de boîtes de conserve, d’huile et de sucre pour tenir un siège de six mois, les hommes qui remplissent leur baignoire d’essence, les bourgeois qui retirent leurs économies de la banque pour aller acheter des napoléons : voilà la base de la France conservatrice, sur laquelle le général de Gaulle peut compter lors de n’importe quel référendum. Les partisans de l’ordre ont même voulu préserver la Fête des mères : une association de commerçants a demandé à la repousser au 16 juin, espérant que, d’ici là, les dévoués fistons auraient suffisamment repris leurs esprits pour honorer leurs mamans*.
Un étudiant est quelqu’un qui se forme dans le but d’assumer un rôle au sein de l’élite de la société contre laquelle il se soulève. Son oppresseur n’est pas un employeur, c’est la société elle-même. Voilà pourquoi les étudiants ont pu aussi facilement transformer leur critique du système éducatif en volonté de renversement total de la société. L’ouvrier, qui est partie prenante de la lutte des classes, n’exprime pas sa protestation en des termes aussi pompeux. Ses objectifs sont plus étroits et plus précis.
Le 20 mai, comme chaque jour, André Gouin, un facteur âgé de 27 ans, est allé travailler. Il perçoit un salaire mensuel de 125 dollars [de 1968 ; 1 dollar valait environ 5 francs], plus une allocation mensuelle de 20 dollars. Bien que n’appartenant à aucun syndicat, il a décidé, de même que 80 de ses collègues, d’occuper le bureau de poste. Au beau milieu de la matinée, un dirigeant syndical leur a donné un coup de fil pour approuver leur action. Les grévistes ont formulé des revendications précises : une augmentation de salaire de 20 %, une cinquième semaine de congés payés et le passage à la semaine de travail de cinq jours. “Je suis allé à la Sorbonne parler aux étudiants, se souvient André Gouin. L’un d’eux m’a répondu qu’il était naturel que l’homme qui avait conçu la tour Eiffel soit mieux payé que les ouvriers qui en avaient vissé les boulons. J’ai rétorqué : ‘Et les mineurs, avec leurs conditions de travail ?’ Mais je ne suis arrivé à rien en parlant à ces jeunes. Nos parcours sont trop différents.” Sur les grands portails de fer de l’usine Citroën du quai de Javel, qui emploie 20 000 ouvriers, des pancartes proclamaient : “Cette usine est occupée”. L’effigie du directeur de l’usine, M. Berçot, pendait à un châtaignier dans la cour de l’usine. Penchés au-dessus des murs de l’enceinte, de jeunes ouvriers s’amusaient et sifflaient les filles qui passaient. Pendant ce temps, à l’intérieur, d’autres montraient à leurs femmes et à leurs enfants les rangées de châssis noirs flamboyants et les machines sur lesquelles ils travaillaient. C’est à cela que devaient ressembler les journées d’occupation de 1936, au moment du Front populaire, lorsque les syndicats obtinrent le droit de négocier des conventions collectives.
Chez citroën, on décourage les activités syndicales.
Mais, aujourd’hui, chez Citroën, moins de 10 % des ouvriers sont syndiqués. La principale raison en est que les immigrés – qui comptent pour la moitié des ouvriers – répugnent souvent à prendre leur carte. A cela s’ajoute le fait que la direction de Citroën, réputée pour être la plus conservatrice de l’industrie automobile française, sabote le travail des syndicats. “Lorsqu’ils apprennent que vous voulez vous syndiquer”, explique Daniel Doiselet, 37 ans, qui est le secrétaire général du syndicat CGT de l’usine, “ils ont recours à divers moyens de pression : ils vous donnent un boulot pourri ; ils vous transfèrent dans une usine en banlieue ; ou ils refusent de vous laisser profiter de la remise de 7 % accordée au personnel pour l’achat d’une voiture. Cela ne fait que quatre ans que nous avons obtenu le droit de distribuer des prospectus à l’entrée de l’usine. Avant, la direction appelait les flics, qui nous embarquaient. Le lundi 20 mai, à 7 h 30, nous avons investi l’usine. Les délégués syndicaux avaient voté l’occupation. La direction, qui a daigné recevoir des représentants des syndicats, a déclaré : ‘Ecoutez, ce n’est pas le moment de faire grève. La courbe des ventes affiche un pic à cette période de l’année. Si vous faites grève maintenant, les fabricants étrangers vont nous prendre des parts de marché !’”
Les ouvriers de Citroën ont demandé un salaire mensuel minimum de 200 dollars (un ouvrier qualifié gagne aujourd’hui 170 dollars), une cinquième semaine de congés payés pour les salariés de moins de 21 ans, un départ à la retraite à 60 ans pour les hommes et à 55 ans pour les femmes (la retraite est aujourd’hui fixée à 65 ans pour tous), la reconnaissance du droit des syndicats à s’organiser et la sécurité de l’emploi pour les travailleurs immigrés (aujourd’hui, ils peuvent être licenciés au terme d’un contrat de six mois).
Pendant que je discutais avec M. Doiselet, plusieurs ouvriers sont entrés dans la pièce où nous nous trouvions. Un jeune homme barbu, faisant référence aux étudiants, a lancé : “Vous devez bien admettre que nous sommes montés dans un train en marche.
— Qui t’a demandé ton avis ? s’est exclamé M. Doiselet. Tu es délégué de la CGT ?
— Je croyais qu’on était en démocratie, a rétorqué l’homme à la barbe.
— C’est ça que tu appelles une démocratie ? Un monde où chacun essaie de s’emparer du micro ?”
“Les étudiants nous ont appelés hier, a poursuivi M. Doiselet. Ils veulent venir dans l’usine pour exprimer leur solidarité avec les ouvriers. Nous leur avons répondu que nous ne voulions pas d’eux ici et que nous ne les laisserions pas entrer. C’est bien la dernière chose dont nous ayons besoin : des provocateurs* qui mettent la pagaille et donnent à la police une raison d’intervenir. Après tout, nous sommes responsables de l’usine. Nous ne pouvons pas laisser n’importe qui faire n’importe quoi.”
La grande fraternité entre étudiants et ouvriers a fini par laisser place à la suspicion. Les étudiants ont reproché aux ouvriers de ne pas être conscients de leur condition et de faire partie intégrante de la société de consommation. De fait, interrogé après les émeutes étudiantes, un jeune ouvrier a déclaré : “Bien sûr, j’ai de la sympathie pour eux. Mais ces voitures qu’ils brûlent ! S’ils incendient la voiture qu’un ouvrier a mis deux ans à payer, qui lui en donnera une autre ?”
Aux yeux des étudiants, la CGT appartient à l’establishment. C’est une organisation conservatrice qui ne veut surtout pas faire de remous. Quant au Parti communiste français, cette marionnette de Moscou, il n’a qu’un seul objectif : faire en sorte que de Gaulle reste au pouvoir.
Les ouvriers considèrent les étudiants comme des fils à papa* qui n’ont rien à perdre. Qu’ils essaient un peu de faire vivre une famille à Paris avec 170 dollars par mois ! Et, avant de vouloir donner des leçons sur la révolution, estiment certains, ils devraient passer un peu de temps à travailler à la chaîne.
Les événements récents semblent conforter les théories de Marcuse. Les jeunes Français qui vivent en marge de la société – qu’ils soient étudiants ou ouvriers – se sont révoltés contre l’establishment, qui comprend le gouvernement mais aussi les syndicats et les partis politiques. Et l’establishment, qui s’est approprié cette révolte, l’a intégrée dans le cadre traditionnel des revendications ouvrières. De retour de Roumanie, le général de Gaulle s’est trouvé confronté à une tâche délicate : faire rentrer le diablotin dans sa boîte. En continuant à faire fonctionner normalement les institutions de la Ve République, il a évité au régime de s’effondrer. Il a en effet montré que les journées où il suffisait de lancer des pavés et d’assaillir des bâtiments publics pour renverser un gouvernement appartenaient à un passé archaïque. Il a préféré une autre voie : une motion de censure, un débat à l’Assemblée, une allocution présidentielle télévisée et l’annonce d’un nouveau référendum.
Avec le référendum, de gaulle met en jeu sa propre survie.
On a organisé au plus vite une conférence rassemblant les représentants des organisations ouvrières et les patrons. Le résultat immédiat [les accords de Grenelle, négociés les 25 et 26 mai] a été de mettre fin aux manifestations des ouvriers et d’isoler les étudiants. Dès lors, ces derniers risquaient de se mettre à dos une partie grandissante de la population s’ils persévéraient dans leur stratégie de violences de rue. Prenant conscience que toute agitation risquait de grossir les rangs du “parti de la peur” qui voterait pour de Gaulle, les responsables étudiants ont donc adopté une nouvelle tactique : une campagne étudiante nationale contre le référendum [sur la participation, annoncé par le général au cours de son discours radiotélévisé du 24 mai].
Ce référendum est un pari politique déguisé sous forme de proposition d’une réforme économique et sociale. De Gaulle a décidé de mettre en jeu sa propre survie. En promettant de se retirer s’il n’obtenait pas un soutien massif, il a demandé aux électeurs français de lui accorder leur confiance. Dès lors, la fin du gaullisme est devenue possible. Non par la violence et les grèves, mais parce que le général lui-même a décidé d’apporter la preuve que la majorité du peuple français veut encore de lui à la tête de la République.
Le référendum aura lieu dans un climat de désaffection, à un moment où l’opposition est mobilisée comme elle ne l’a jamais été. Il faut être un gaulliste inconditionnel pour croire dur comme fer en la victoire du Général, en particulier depuis que son allocution télévisée de sept minutes a déstabilisé même ses plus fervents sympathisants. Car rien dans son discours n’indique que de Gaulle ait saisi les motifs psychologiques profonds de la rébellion, ni qu’il ait reconnu qu’au-delà des revendications spécifiques c’est la nature même du régime qui est remise en question. Les événements de Mai constituent une tragédie personnelle pour ce grand homme d’Etat, jusqu’alors convaincu que l’Histoire se souviendrait de lui pour avoir fait de la France une nation d’ordre. A ceux qui lui demandaient ce qu’il y aurait après lui, il aimait répondre : “Les délices de l’anarchie”. En réalité, l’anarchie est arrivée pendant son règne. Et c’est peut-être suffisant pour mettre un terme à l’ère gaulliste.
2 juin 1968**
* En français dans le texte.
** Le texte, écrit avant le 30 mai, ne prend pas en compte l’annonce d’élections législatives pour la fin juin.

Sanche de Gramont
The New York Times
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