La Révolution française est morte
William Pfaff, 79 ans, est spécialiste des relations internationales, notamment de la politique étrangère américaine. Plume mondiale des plus respectées, il est l’auteur de nombreux ouvrages et écrit depuis plus de vingt ans pour l’International Herald Tribune.
Cette année du quarantième anniversaire des “événements” de mai 1968 à Paris nous rappelle à quel point les idées révolutionnaires et plus encore le mythe révolutionnaire sont restés vivaces dans les deux bons siècles qui se sont écoulés depuis la Révolution française. Cette dernière ayant été, bien entendu, la révolution. C’est-à-dire la première révolution idéologique et, en plus, celle qui a réussi. Malgré toute la futilité, la violence inutile et la Terreur qui l’ont accompagnée, sans oublier les guerres qui ont suivi, la Révolution française a bouleversé l’histoire de la civilisation occidentale. Elle a proclamé et codifié les droits de l’homme, même si elle ne les a pas respectés. Elle a également inauguré aux yeux du monde entier l’idéologie et la terreur révolutionnaires. Une nouveauté, à l’époque – dont nous ne sommes pas encore parvenus à nous défaire.
Immédiatement après la Révolution – et en digne héritier de celle-ci – les succès militaires de Napoléon ont reposé sur son implacable mépris des limites et les contraintes des guerres dynastiques du XVIIIe siècle, lorsque la guerre était effectivement [comme l’a écrit Clausewitz] “la continuation de la politique par d’autres moyens”. Napoléon a violé toutes les règles de la guerre du XVIIIe, s’est battu sans merci, a misé sur la rapidité et le mouvement et a financé ses campagnes en vivant sur le pays. La guerre révolutionnaire était idéologique, totale et sans scrupules. En gros, c’est ce genre de guerre que nous connaissons depuis.
Tout cela se passait en plein siècle des Lumières, une époque où l’on avait proclamé que Dieu soit était mort, soit était une sorte de lointain “horloger” de l’Univers, indifférent aux affaires des hommes. Le mythe de la Révolution servit de substitut idéologique laïc à la foi religieuse dans le salut. Cela vaut encore à notre époque. Les groupes terroristes modernes, les sectes religieuses et politiques fanatiques se battent pour la transformation totale de la société, pour le “grand soir”, pour une aube révolutionnaire rédemptrice. Le léninisme est peut-être aussi mort et enterré que l’Union soviétique, mais on croise encore des groupes trotskistes qui continuent de croire en une “révolution permanente” rédemptrice aux Etats-Unis et en Europe. Le gouvernement Bush et les néoconservateurs sont tout aussi convaincus du caractère inévitable de la démocratie mondiale que Leonid Brejnev l’était de l’irréversibilité de la démocratie populaire.
Pour leur part, les partis socialistes d’Europe de l’Ouest, que le communisme à la mode soviétique concurrençait, ont mis longtemps avant de se défaire de la rhétorique révolutionnaire. Le SPD allemand l’a fait en 1959, et les travaillistes britanniques en 1994, sous la férule de Tony Blair. Mais c’est le Parti socialiste français qui a connu l’empoignade la plus douloureuse avec les mythes révolutionnaires et l’héritage marxiste-léniniste. En 1905, son programme appelait à la nationalisation du commerce et des moyens de production, et au renversement du pouvoir de la bourgeoisie. Après la Seconde Guerre mondiale, en 1946, le parti se définissait encore comme “un parti essentiellement révolutionnaire” qui avait l’intention de collectiviser les moyens de production et, partant, d’abolir les classes sociales. En 1969, il proclamait que, parce que la “véritable démocratie” ne pouvait exister dans le capitalisme, il continuait d’être un parti révolutionnaire. Il abandonna néanmoins l’expression “lutte des classes”, à laquelle il substitua l’“émancipation des travailleurs”.
En 1990, au bout de dix ans de présidence de François Mitterrand, le programme du PS annonça qu’il “mettait les réformes au service des aspirations révolutionnaires”. Enfin – le Parti communiste ayant pour ainsi dire disparu –, le Parti socialiste français a rendu public le week-end dernier son projet de nouvelle déclaration de principes, où n’apparaissent plus les mots “lutte des classes” et “révolution”. Les socialistes se veulent un parti “réformateur”, “européen”, “ancré dans le monde du travail”, mais déterminé à servir “l’intérêt général du peuple français”. La Révolution française a vécu.
William Pfaff
International Herald Tribune
Cette année du quarantième anniversaire des “événements” de mai 1968 à Paris nous rappelle à quel point les idées révolutionnaires et plus encore le mythe révolutionnaire sont restés vivaces dans les deux bons siècles qui se sont écoulés depuis la Révolution française. Cette dernière ayant été, bien entendu, la révolution. C’est-à-dire la première révolution idéologique et, en plus, celle qui a réussi. Malgré toute la futilité, la violence inutile et la Terreur qui l’ont accompagnée, sans oublier les guerres qui ont suivi, la Révolution française a bouleversé l’histoire de la civilisation occidentale. Elle a proclamé et codifié les droits de l’homme, même si elle ne les a pas respectés. Elle a également inauguré aux yeux du monde entier l’idéologie et la terreur révolutionnaires. Une nouveauté, à l’époque – dont nous ne sommes pas encore parvenus à nous défaire.
Immédiatement après la Révolution – et en digne héritier de celle-ci – les succès militaires de Napoléon ont reposé sur son implacable mépris des limites et les contraintes des guerres dynastiques du XVIIIe siècle, lorsque la guerre était effectivement [comme l’a écrit Clausewitz] “la continuation de la politique par d’autres moyens”. Napoléon a violé toutes les règles de la guerre du XVIIIe, s’est battu sans merci, a misé sur la rapidité et le mouvement et a financé ses campagnes en vivant sur le pays. La guerre révolutionnaire était idéologique, totale et sans scrupules. En gros, c’est ce genre de guerre que nous connaissons depuis.
Tout cela se passait en plein siècle des Lumières, une époque où l’on avait proclamé que Dieu soit était mort, soit était une sorte de lointain “horloger” de l’Univers, indifférent aux affaires des hommes. Le mythe de la Révolution servit de substitut idéologique laïc à la foi religieuse dans le salut. Cela vaut encore à notre époque. Les groupes terroristes modernes, les sectes religieuses et politiques fanatiques se battent pour la transformation totale de la société, pour le “grand soir”, pour une aube révolutionnaire rédemptrice. Le léninisme est peut-être aussi mort et enterré que l’Union soviétique, mais on croise encore des groupes trotskistes qui continuent de croire en une “révolution permanente” rédemptrice aux Etats-Unis et en Europe. Le gouvernement Bush et les néoconservateurs sont tout aussi convaincus du caractère inévitable de la démocratie mondiale que Leonid Brejnev l’était de l’irréversibilité de la démocratie populaire.
Pour leur part, les partis socialistes d’Europe de l’Ouest, que le communisme à la mode soviétique concurrençait, ont mis longtemps avant de se défaire de la rhétorique révolutionnaire. Le SPD allemand l’a fait en 1959, et les travaillistes britanniques en 1994, sous la férule de Tony Blair. Mais c’est le Parti socialiste français qui a connu l’empoignade la plus douloureuse avec les mythes révolutionnaires et l’héritage marxiste-léniniste. En 1905, son programme appelait à la nationalisation du commerce et des moyens de production, et au renversement du pouvoir de la bourgeoisie. Après la Seconde Guerre mondiale, en 1946, le parti se définissait encore comme “un parti essentiellement révolutionnaire” qui avait l’intention de collectiviser les moyens de production et, partant, d’abolir les classes sociales. En 1969, il proclamait que, parce que la “véritable démocratie” ne pouvait exister dans le capitalisme, il continuait d’être un parti révolutionnaire. Il abandonna néanmoins l’expression “lutte des classes”, à laquelle il substitua l’“émancipation des travailleurs”.
En 1990, au bout de dix ans de présidence de François Mitterrand, le programme du PS annonça qu’il “mettait les réformes au service des aspirations révolutionnaires”. Enfin – le Parti communiste ayant pour ainsi dire disparu –, le Parti socialiste français a rendu public le week-end dernier son projet de nouvelle déclaration de principes, où n’apparaissent plus les mots “lutte des classes” et “révolution”. Les socialistes se veulent un parti “réformateur”, “européen”, “ancré dans le monde du travail”, mais déterminé à servir “l’intérêt général du peuple français”. La Révolution française a vécu.
William Pfaff
International Herald Tribune
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