Séguéla et Saussez refont la campagne
L'occasion de la parution de leur livre La prise de l’Elysée, Jacques Séguéla et Thierry Saussez livrent leurs analyses et leurs pronostics pour imédias.
Les stratégies de communication politique ont-elles vraiment évolué depuis 1965?
Jacques Séguéla : Toute campagne politique est à la fois un éternel recommencement et un éternel retour aux règles immuables et internationales de la communication. D’abord, on vote pour un homme et pas pour un parti mais on n’est jamais élu sans parti. Ensuite, on vote pour l’avenir et pas pour le passé, mais les programmes l’emportent toujours sur les projets. Enfin, et c’est encore plus vrai grâce à Ségolène cette année, c’est que l’on vote pour soi, et pas pour le candidat. D’où le succès de la démocratie participative qui a encore toutes ses chances de faire gagner Ségolène.
Thierry Saussez : Toutes les campagnes que nous racontons dans le livre depuis 1965 obéissent en gros à la même méthodologie pour tous les candidats : le diagnostic, la stratégie et les moyens à mettre en oeuvre. Il ne faut pas se tromper sur le diagnostic et les attentes de l’opinion publique, ni de stratégie : tous ceux qui ont changé de stratégie en cours de campagne se sont trompés. Par exemple, Jospin en 2002, qui démarre sa campagne en disant " mon projet n’est pas socialiste " et commence à aller à gauche toute quand il s’aperçoit que ça va mal. Ces mouvements de contre pied stratégique sont toujours problématiques.
Y-a-t-il une vraie différence entre la droite et la gauche dans ce domaine?
JS : Plus d’ordre et de méthode généralement à droite - c’est quand même une vertu de la droite -, plus de romantisme et de talent d’une manière générale dans les campagnes de gauche, ce qui ne veut pas dire efficacité.
TS : Vous avez néanmoins du côté des deux candidats en tête des stratégies totalement différentes. Nicolas Sarkozy a mûri pour cette fonction, il a pensé depuis très longtemps à cette campagne et pense envers et contre tout qu’il la gagnera sur la crédibilité, la présidentiabilité, la stature, la connaissance des dossiers. Ségolène Royal s’est incontestablement imposée plutôt par l’effet de fraîcheur, de renouvellement, elle a cassé les codes, a appelé à une nouvelle pratique politique et s’est positionnée plutôt sur cet effet de rénovation. Le Pen nous refait le coup de la victimisation avec ses signatures, exactement comme en 2002 d’ailleurs. Et puis il y a Bayrou qui arrive, et dont l’opinion se sert à mon avis pour lancer un message aux deux principaux candidats du genre " on déteste les jeux joués d’avance ".
Que change l’entrée d’Internet dans le jeu de la communication politique ?
JS : Internet a déjà fait sa révolution. Le tsunami numérique a sacré Ségolène Royal, parce qu’elle a eu l’idée de reprendre les débats participatifs qui lui a donné une image de modernité, d’innovation, de changement. Elle commence d’ailleurs à réutiliser cette arme : l’émission de TF1, qui l’a remise en selle, n’était rien d’autre que la reproduction de ces débats participatifs. Elle y a été chez elle.
TS : Je crois qu’on pourrait dire d’Internet ce qu’on disait de la télévision : c’est la meilleure et la pire des choses. Depuis qu’on a interdit la publicité politique par voie d’affichage, l’essentiel de la campagne se joue maintenant dans les médias.
On en mesurera d’ailleurs un jour les problèmes que ça pose : ce n’est pas aux journalistes de gérer la communication des hommes politiques. Les médias sont par définition un système à sens unique, l’information qui descend parle à une opinion muette. La campagne électorale dans les médias ne répond donc pas aux besoins de la vraie communication. Internet vient en quelque sorte occuper ce champ de l’énorme besoin des gens d’être considérés et de participer.
Quel est le rôle des sondages dans une campagne présidentielle ?
JS : les sondages sont devenus la peste et le choléra d’une campagne électorale. D’abord, ce sont des photographies du passé : ils photographient le sentiment de la semaine, voire de la quinzaine écoulée et ne disent absolument rien de l’avenir. Or, les journalistes les instrumentalisent pour essayer d’influencer l’avenir. Ensuite, les Français ne répondent plus aux sondages ce qu’ils pensent mais ce qu’ils pensent que pensent les Français. Les sondages sont faux à 2 % près et vont devenir faux à 5 %. Comme dit Simon Perez, " les sondages sont comme les parfums : respirez les mais ne les buvez pas. "
TS : A partir de 1981, vous voyez émerger un troisième acteur de la communication politique, en plus de l’homme politique et des médias : les sondages, qui sont sensés représenter l’opinion publique comme acteur. Une interaction se crée entre les deux derniers pour marginaliser et mettre sous tutelle le premier. Vous accentuez par cet amalgame, ce côté course de chevaux : on finit par s’intéresser d’avantage à la place du cheval dans la course qu’aux qualités du jockey. Et vous avez un déplacement des enjeux.
Comment est-on passé de Cartes sur table à J’ai une question à vous poser ?
TS : Je pense qu’il faut faire des émissions politiques dans l’air du temps. En 2002, il fallait faire un gros effort pour trouver une émission politique en prime-time durant la campagne présidentielle. Cette campagne emmerdait tout le monde : 60 % des Français ne s’y intéressaient pas. On est passé de la pénurie au trop plein : les médias ont fait des émissions en prime-time à peu près sur toutes les chaînes. Sur l’évolution des émissions elles-même, je ne partage pas le dégoût des intellectuels sur les questions des Français. Je ne prétends pas qu’elles sont aussi intéressantes sur le plan intellectuel mais je dis que quelque part elles ont une vertu thérapeutique et qu’il est très important pour les hommes politiques de s’immerger dans les préoccupations de l’opinion publique qu’ils sont sensés représenter.
JS : Tout fait d’accord. Je ne comprends pas que les hommes politiques n’aient pas intégré le fait que les Français font du consumérisme politique et qu’ils ne sachent pas, en fin d’émission, apporter l’envolée de romantisme, de rêve, la vision qu’attendent les Français. Ils sont tous tombés dans le panneau, et encore jeudi Sarkozy dans A vous de juger. Le premier qui fera ça à la télévision va décrocher le cocotier. Pourquoi cette fuite en avant des grands médias ? Elle s’est faite sous la pression des petits médias, du net, de BFM TV ou d’i-télé. Les grandes chaînes ont eu peur de se faire déborder et ont sorti leur bazooka. La multiplication crée la saturation.
Les candidats ont-ils raison de préférer J’ai une question à vous poser à un débat contradictoire ?
JS : Il est plus valorisant de parler aux Français. C’est plus facile, on leur coupe la parole. C’est là où TF1 a complètement faussé le jeu : les Français ont le droit de poser les questions qu’ils veulent même si elles sont communiquées aux candidats - ce qui ne se ferait jamais dans un pays anglo-saxon - mais surtout, on ne les laisse pas répondre et on les conditionne, on les oppresse tellement, qu’ils n’arrivent pas à répondre.
TS : De toute façon, la loi vous contraint considérablement sur cette question des débats contradictoires : excepté sur le débat du second tour, auquel aucun des deux candidats ne peut renoncer sous peine de perdre une partie de sa crédibilité. Dans la période qui précède, c’est à dire à partir du 22 mars, vous êtes dans l’égalité totale des candidats, vous ne pouvez donc pas organiser de débat contradictoire entre tous les candidats. Est-ce que vous pourriez le faire avant ?
C’est très dangereux. Imaginez un débat Sarkozy-Royal : ne dirait-on pas qu’il est honteux de ne pas mettre Bayrou et pourquoi pas Le Pen ? Si vous mettez Bayrou, vous acceptez de dire qu’il est au niveau des deux autres, c’est compliqué Ségolène Royal n’a-t-elle pas été un peu frileuse sur ses interventions télévisées ?
JS : je pense que Ségolène Royal a été très mal entourée. Elle a eu peur de l’affrontement médiatique, parce qu’on lui a fait peur. Je me souviens du débat des élections de 1993, où elle s’en prend à Nicolas Sarkozy : elle le met K.O en 1 minute 30. Elle a eu tort de ne pas croire en sa triple force : sa nouveauté, ses idéaux, sa féminité.
TS : Je pense au contraire que Ségolène Royal a percé avec une communication très maîtrisée. Je pense qu’elle n’est pas prête, qu’elle n’a pas la connaissance de tous les dossiers pour aller affronter les débats contradictoires en direct, surtout avec quelqu’un de la pointure de Sarkozy. Elle a raison de se protéger, parce que je pense que pour elle c’est un secteur de fragilité. Elle sera peut-être à peu près prête pour la prochaine campagne.
Que pensez-vous des slogans des principaux candidats ?
JS : Ségolène Royal, je la félicite d’avoir repris le slogan que m’avait refusé Lionel Jospin, à qui j'avais proposé " La France est grande quand elle est juste ". Lionel avait eu raison de refuser ce slogan. Le slogan de Bayrou rappelle celui que j’avais écrit pour François Mitterrand, et dont il s’est servi " de toutes les forces de la France ". Et dailleurs, Mitterrand ne l’aimait pas beaucoup. Le slogan de Nicolas Sarkozy est quand même mon préféré, mais je lui reproche un peu d’avoir pompé l’image de la Force tranquille. La seule chose qui reste de Ségolène Royal c’est " l’ordre juste " et je regrette que Nicolas Sarkozy n’aie pas titré " juste l’ordre ".
TS : Comme la publicité politique est interdite, elle ne structure pas la campagne et que comme tout se passe dans les médias, vous n’avez plus la capacité par l’affichage, le tractage, les animations de marché, d’animer la vie militante. Il y a là une reflexion qu’il faudra avoir sur les prochaines campagnes.
Dans quel but avez-vous lancé www.laprisedelelysee.com?
JS : Tout livre moderne se doit d’être prolongé par un site. C’est une sorte de petite télé à nous, qui durera le temps de la campagne. A notre grande surprise, il y a une incroyable remontée. Je suis surpris par la qualité des échanges des internautes. Ils ont une connaissance à la fois de nos qualités, de nos défauts, ils posent toujours la bonne question.
TS : Je crois effectivement qu’un site continue de nourrir le dialogue en direct avec tous ceux que ça intéresse. Cette idée de continuer un dialogue entre nous deux était un vrai élément de communication politique, alors que le livre ne circule que dans un sens.