Nicolas Hulot a été naïf
L'auteur du Pacte écologique constate que les candidats n'ont guère tenu leurs promesses. Et leur redonne rendez-vous avant le premier tour.
Regrettez-vous d'avoir renoncé à vous présenter à la présidentielle ?
Je n'ai aucun regret, car j'avais donné ma parole de ne pas y aller si les candidats signaient le Pacte écologique et faisaient des propositions à la hauteur des enjeux. J'avais conscience de troubler le jeu. En levant l'hypothèque de ma candidature, j'ai libéré un espace qui a peut-être profité à François Bayrou. En effet, parmi ceux qui adhéraient à ma candidature, certains cherchaient désespérément quelque chose de nouveau.
L'élan que vous aviez impulsé avec le Pacte écologique n'est-il pas retombé, puisque l'avenir de la planète a disparu du débat politique ?
Je savais bien que les logiques de parti et les jeux de rôle allaient reprendre le dessus. Je suis déçu que l'esprit du pacte ne soit pas respecté. Les candidats devaient faire de l'impératif écologique, dans leurs programmes, le déterminant majeur de l'action publique et non pas un chapitre parmi d'autres. Ce n'est effectivement pas le cas. Ils n'ont pas compris que, du coup, leurs projets de société n'étaient pas pérennes. Le changement culturel indispensable est loin d'être au rendez-vous. Pour autant, le bilan du pacte n'est pas nul. Sans lui, les enjeux écologiques n'auraient presque pas été évoqués pendant la campagne. Et, en rendant pertinente la mutation écologique dans l'esprit de chacun, la démarche du pacte a été positive.
La prestation de candidats devant les chasseurs vous a-t-elle contrarié ?
Nous assistons à une chasse aux papillons, où l'on attrape tout ce qui vole. Tout est bon pour être élu. Les promesses et les flagorneries sont alignées dans tous les sens, au point que ceux qui les font y perdent un peu leur âme. Les enjeux écologiques, climatiques et de la biodiversité ne peuvent pourtant pas être placés au même niveau que les intérêts d'une activité de loisirs. J'ai beaucoup de mal à admettre que tous les candidats m'aient promis de recevoir les représentants de l'Alliance pour la planète et que cela n'ait pas encore été fait. Je suppose qu'ils en avaient marre...
Que vous inspire la candidature de José Bové, issu comme vous de la société civile ?
Au risque de choquer certains, je vois un intérêt à ce type de candidature. José Bové a la vertu de poser les bonnes questions, par exemple sur l'écologie ou la santé. Même s'il n'apporte pas forcément les bonnes réponses...
Comme l'affirme Noël Mamère, n'êtes-vous pas responsable du score de 1% de Dominique Voynet dans les sondages ?
J'ai pour elle du respect, et de l'estime pour son courage. Contrairement à d'autres, elle a su conserver l'exigence écologique en tête. Même si j'ai compliqué sa tâche, elle fait preuve de retenue à mon égard. Mais, sans le Pacte écologique, son score aurait-il été plus fort ? Les Verts devraient cesser de rendre les autres responsables de leurs difficultés et s'interroger sur eux-mêmes. Quel que soit le prochain gouvernement, nous lui imposerons une pression bien plus importante que le rapport de forces qui sera établi par les Verts. Il est symptomatique que la démarche du Pacte écologique ait été saluée par les associations et critiquée par des écologistes politiques chagrinés d'être dépossédés de leur fonds de commerce.
Que direz-vous avant le 22 avril ?
Une semaine avant le premier tour, je m'exprimerai. Je ne resterai neutre que si tous les candidats respectent enfin leur parole. En janvier, j'avais bien dit que mon ingérence politique n'était que suspendue.
Et vous exprimerez-vous entre les deux tours de la présidentielle ?
Non. Je ne donnerai pas de consigne de vote. A ce stade, ce sera une affaire entre les Français et leurs deux candidats. C'est trop délicat, trop fin. Dans un duel entre deux politiques républicains, il faut que je sache jusqu'où ne pas aller trop loin.
Quelle évaluation ferez-vous de l'action publique menée après les élections ?
Un observatoire permanent surveillera la cohérence des dirigeants politiques avec leurs engagements, au cours des cinq prochaines années. Il s'exprimera et fera des propositions.
Ne craignez-vous pas que le vice-Premier ministre, chargé du développement durable, que vous souhaitez, n'ait pas d'impact réel ?
Si le nouveau président n'a qu'une stratégie électorale et qu'il fasse de ce poste une coquille vide sans attributions suffisantes, je le saurai très vite. Et son discrédit politique atteindra une cote dangereuse. Etant très lucide, évidemment, j'ai des craintes et des doutes. Mais je ne peux rien faire de plus s'il y a une obstination à ne pas être audacieux, inventif et créatif, en matière de prospective et de planification.
Ne devriez-vous pas mettre les mains dans le cambouis et accepter vous-même ce poste ?
J'aurai l'avantage d'avoir une conviction profonde et une connaissance des dossiers. Mais j'aurai un gros handicap: le manque d'autorité politique et d'expérience institutionnelle. Aucun souci, car des vocations sont nées.
Sur les moyens pour diminuer l'émission de gaz à effet de serre, la plupart des candidats ne restent-ils pas dans le vague ?
C'est le cœur de la difficulté. Ils répètent «croissance, croissance, croissance» et s'accrochent à une logique économique intenable, compte tenu des réalités environnementales et énergétiques. On est dans le flou le plus complet. Il faudrait consommer mieux plutôt que consommer plus, avec une fiscalité incitative et dissuasive.
Que pensez-vous de la signature de votre pacte par Jean-Claude Gaudin, maire (UMP) de Marseille, qui va construire un incinérateur à Fos-sur-Mer ?
Il y a toujours des effets pervers. Heureusement, il n'est pas candidat à la présidentielle! Sa signature, incohérente avec ses actes, s'est déjà retournée contre lui, avec la protestation d'associations. Je lance un appel à Jean-Claude Gaudin: pour incarner le pacte que vous venez de signer, il est encore temps que vous vous donniez quelques mois supplémentaires, afin d'étudier des schémas alternatifs à une usine d'incinération lourde.
Le secteur des transports routiers est-il suffisamment pris en compte ?
Les schémas d'aménagement demeurent d'une autre époque. Il faut un moratoire sur la construction d'autoroutes et se poser les bonnes questions, expertiser, réfléchir, avant de décider. Je regrette qu'aucun candidat ne propose de brider les automobiles à 110 kilomètres à l'heure dès leur construction. Ce serait pourtant le début de la cohérence. Et cela mettrait fin à la schizophrénie: l'industrie automobile crée la tentation chez le consommateur en proposant une gamme de véhicules séduisants en raison de leur puissance ou de leur vitesse potentielle de 180 à 210 km/h. Les constructeurs pourraient mettre en avant les qualités écologiques de leurs produits pour attirer les automobilistes. Il faudrait une règle commune au niveau européen imposant que, d'ici à 2017, il n'y ait plus un seul véhicule qui, de par sa construction, puisse rouler au-dessus de 110 km/h. L'industrie saurait s'adapter, car sa créativité serait libérée.
Ne regrettez-vous pas le manque d'audace des candidats à propos de la mise aux normes écologiques des logements ?
Oui, et c'est pourtant un gisement d'économies d'énergie et de créations d'emploi considérable. J'ai été naïf: j'ai pensé que le débat allait perdurer, mais il n'en est rien - même si Ségolène Royal est plus précise, sur ce point, que ses deux principaux concurrents.
A quoi peut servir le rassemblement que vous organisez le 1er avril ?
J'espère regrouper à Paris, au Trocadéro (17 heures), des milliers de citoyens qui diront aux politiques: «Essayez de nous convaincre que votre engagement n'est pas qu'un poisson d'avril!» Toutes les associations environnementales ont appelé à ce rassemblement avec pour mot d'ordre: «Votez pour la planète!» J'ajoute: votez pour qui vous voulez, dès lors que l'enjeu écologique n'est pas seulement, pour elle ou lui, un enjeu parmi d'autres.
Propos recueillis par François Koch