Un duel annoncé perturbé par la percée de François Bayrou

Publié le par LV

C'était en août 2005, à l'université d'été du PS à La Rochelle. Lionel Jospin, Dominique Strauss-Kahn, Jack Lang et Laurent Fabius sont au premier rang sur la photo. On aperçoit un visage, au deuxième plan. Il ne le restera pas longtemps. C'est celui de Ségolène Royal. Nicolas Sarkozy, lui, avait prévenu : l'élection présidentielle, il y pense "tous les jours, en se rasant". Le 16 mai 2006, François Bayrou vote la motion de censure contre le gouvernement déposée par le groupe socialiste. Pour ces trois-là, la campagne présidentielle avait déjà commencé.

16 novembre 2006 : "Je vis intensément ce moment de bonheur." A Melle, dans les Deux-Sèvres, Mme"la candidate des gens, la candidate de l'insoumission". Celle que le journaliste Alain Duhamel avait oubliée dans ses portraits des "prétendants" à l'Elysée se sent "habitée" depuis ce jour de juin où, à Orchies dans le Nord, elle a pu mesurer sa relation presque charnelle avec le public. "La politique, c'est toujours artisanal, il y a une salle, elle vous répond", Royal vient d'apprendre qu'elle a recueilli 61 % des voix au premier tour des primaires organisées par le Parti socialiste. Elle annonce qu'elle sera confie-t-elle.

30 novembre : "Etes-vous candidat à la présidence de la République ? - Oui, je le suis." Cette phrase de M. Sarkozy occupe la "une" de soixante quotidiens régionaux, même si le coup a été éventé la veille sur le site de Libération. A "l'ordre juste" de la candidate socialiste, celui de l'UMP oppose la "rupture tranquille" destinée à faire de la France un pays où "tout peut devenir possible". De Serres-Castet (Pyrénées-Atlantiques), François Bayrou appelle à en finir avec "la guerre des deux camps". Mais pour l'heure, les regards se tournent vers les quais de Seine où les Enfants de Don Quichotte ont installé deux cents tentes et vers un chalet de Gstaad, en Suisse, où Johnny Hallyday a décidé de s'exiler. Avec la nouvelle année, Jacques Chirac présente ses derniers voeux aux Français. Il ne l'a pas encore annoncé mais, comme le dit cruellement Nicolas Sarkozy, si "Chirac est un vieux monsieur qui ne sait pas encore qu'il ne se représentera pas, les Français, eux, l'ont compris".

14 janvier 2007 : "J'ai changé", affirme M. Sarkozy dans son discours d'investiture, comme s'il pressentait que sa personnalité controversée deviendra un enjeu de campagne. Au dictionnaire historique, il emprunte Blum et Jaurès, tandis que de Chine, Mme Royal fait entrer "la bravitude" dans le lexique politique et que François Bayrou assure la renommée des tracteurs Pony. Les sondeurs distinguent tous "un petit quelque chose" dans l'opinion en faveur du président de l'UDF.

22 janvier : "C'est toute la France qui est touchée au coeur", déclare Jacques Chirac après l'annonce de la mort de l'abbé Pierre. Le pays n'a d'yeux que pour le visage du vieil homme. Ni le renoncement de Nicolas Hulot, ni le "picotement dans le ventre" que ressent José Bové ne parviendront à l'en détourner. La campagne de Ségolène Royal s'essouffle, celle de Nicolas Sarkozy s'envole. Premier à inaugurer l'émission de TF1, "J'ai une question à vous poser", le 5 février, le candidat de l'UMP scotche 8,24 millions de téléspectateurs. Il parle retraites avec Gérard et remboursement des soins dentaires avec Nicole. Les journalistes politiques disparaissent des écrans, place aux "vraies gens".

11 février : "Je n'oublierai personne", promet Mme Royal à Villepinte en présentant son "pacte présidentiel". De l'annonce de ses 100 propositions, la candidate attend un "nouveau souffle". Ce sera un soufflet que lui infligera le secrétaire national à l'économie du PS, Eric Besson, en démissionnant avec fracas. Depuis la Réunion, M. Sarkozy confie : "Cette campagne, je commence à bien la sentir." Il se repentira de cet aveu d'assurance alors que le "TSS" ("Tout sauf Sarko") se répand sur la Toile.

Les sondages battent leur plein. Mais c'est à ne plus rien y comprendre. Le 17 février, Le Parisien titre en "une" : "Elle décroche", en référence à une enquête CSA où Ségolène Royal... gagne pourtant 1 point d'intentions de vote, mais est donnée largement battue au second tour par Nicolas Sarkozy. Le 19 février, Le Figaro assure : "Nicolas Sarkozy prend le large", en référence à un sondage TNS-Sofres qui enregistre une hausse de 1 point en sa faveur au premier tour. Le 21 février, nouveau CSA dans Le Parisien. Il montre une progression de 2 points de la candidate socialiste. Près de 50 % des personnes interrogées se rangent dans les "indécis".

28 février : "Non seulement l'Etat peut faire, mais l'Etat doit faire", affirme Mme Royal après l'annonce de la fermeture de sites en France par Airbus. Les dégâts politiques de la phrase sur Michelin prononcée en 1999 par Lionel Jospin - "l'Etat ne peut pas tout" - ne hantent pas seulement la gauche. M. Sarkozy affirme que "le rôle de l'Etat est essentiel" et les trois principaux candidats rencontrent les syndicats. Le ministre de l'intérieur n'en finit pas de différer son retour sur la dalle d'Argenteuil, alors que M. Bayrou reçoit un accueil chaleureux à Mantes-la-Jolie (Yvelines).

1er mars : "La situation politique est une patinoire." Gérard Le Gall, spécialiste des sondages au PS, est allé voir les deux directeurs de la campagne de Ségolène Royal, Jean-Louis Bianco et François Rebsamen. Il est inquiet : jamais, dans les sondages, la progression de François Bayrou n'a été aussi forte. "Tout le monde peut chuter, y compris Sarkozy. Mais sur cette patinoire, Bayrou avance. Il y a désormais un risque statistique réel pour Ségolène au premier tour" indique-t-il. La candidate met un peu de temps à réagir. Son conseiller Julien Dray accuse l'institut CSA de "vouloir faire du sensationnel""gardé des méthodes trotskistes". avec les intentions de vote en faveur de Bayrou. Et l'un de ses directeurs des études, Stéphane Rozès d'avoir

8 mars : "On tourne en rond", s'inquiète l'équipe de campagne du candidat de l'UMP, fragilisé par les révélations du Canard enchaîné sur les conditions d'achat de son duplex à Neuilly, tandis que Mme Royal se voit reprocher d'avoir sous estimé la valeur de sa maison de Mougins. Seul M. Bayrou échappe à la morosité. Crédité de plus de 20 % d'intentions de vote, il s'adapte à son statut de "grand candidat". Dans les deux camps, on cherche à réagir. " Bayrou, c'est pire que tout !", tonne Simone Veil qui vient de rejoindre M. Sarkozy. Au PS, Dominique Strauss-Kahn est prié de décliner publiquement l'offre d'une nomination à Matignon évoquée par le candidat centriste. Le candidat de l'UMP lance l'idée d'un ministère de "l'identité nationale et de l'immigration".

14 mars : "J'aime ce qui est nouveau, inconnu. L'art, la paix, la justice, le développement", confie le premier ministre Dominique de Villepin avant de s'envoler aux Etats-Unis. La date limite pour le dépôt des candidatures approche. Dominique Voynet et Jean-Marie Le Pen sont soulagés, ils ont leurs parrainages, José Bové fait durer le suspense. On s'arrache le livre d'Eric Besson, Qui connaît Mme Royal ?"le remords vivant". Lionel Jospin, à Lens, appelle à voter socialiste au premier tour. Dans l'équipe de la candidate, on compte sur celui que l'on a surnommé

21 mars : "C'est donc tout naturellement" que Jacques Chirac, qui a annoncé qu'il ne se représenterait pas, apporte "son vote et son soutien" à Nicolas Sarkozy. Affranchi de la place Beauvau, ce dernier persiste dans son virage à droite, encouragé par les sondages. Mme Royal fait entonner La Marseillaise et invite les Français à "avoir chez eux le drapeau tricolore". "L'identité nationale n'est pas le monopole de je ne sais quel courant d'extrême droite", affirme-t-elle.

27 mars : "L'autorité, c'est de notre côté ; la fraude, les émeutiers de l'autre", martèle M. Sarkozy dans les jours qui suivent les incidents de la gare du Nord. "Ignoble !", réplique Mme Royal. Pendant une semaine, les noms d'oiseaux échangés entre les deux principaux rivaux occupent toute la campagne. De part et d'autre, on y voit un avantage : "le moment Bayrou" est fini, croit-on pouvoir affirmer au PS comme à l'UMP.

5 avril : "Je vais te casser la gueule, sale connard". Au moment où M. Sarkozy s'efforce d'adoucir son image en affirmant dans Paris Match : "Je suis un sentimental", son ancien collègue du gouvernement Azouz Begag, qui a rejoint M. Bayrou, raconte dans un livre les menaces qu'auraient proférées l'ancien ministre de l'intérieur à son égard. Un peu plus tard, ce sont les déclarations à Philosophie magazine de ce dernier - "J'incline à penser qu'on naît pédophile", qui suscitent la polémique.

8 avril : "Un candidat venu de l'immigration", déclare Jean-Marie Le Pen à propos de M. Sarkozy. La phrase du président du Front national tombe à pic pour démentir les rapprochements qui semblaient s'esquisser entre les deux camps de la droite. Mais cinq jours plus tard, Brice Hortefeux suggère d'instituer une dose de proportionnelle aux législatives. Le candidat de l'UMP prend publiquement ses distances avec son ami. "Je l'ai trop gavé, il fait n'importe quoi !", éructe-t-il. Au PS, ça ne va guère mieux. L'appel à l'alliance avec le centre lancé par Michel Rocard, bouscule les plans de la candidate qui condamne, sans claquer la porte, deuxième tour oblige. Seul point de consensus entre tous les candidats : Noël Forgeard, l'ex-PDG d'EADS "doit rendre l'argent" - 8,4 millions d'euros touchés à l'occasion de son départ de l'entreprise.

20 avril : "On nous promet toujours à la fin le goudron et les plumes" soupire Brice Teinturier, patron des études de la Sofres. Jean-Marc Lech, coprésident d'Ipsos, reconnaît que "les outils ne sont pas encore tout à fait sûrs pour bien mesurer les catégories les plus populaires." "Bon normalement, ce devrait être Sarkozy/Royal" disent en privé les sondeurs qui se feraient tuer sur place plutôt que d'oser un pronostic public. Au fond, plus le moment de vérité approche et plus chacun paraît douter de ses certitudes passées.

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I
Duel ou duo ?
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