Grandeur et décadence de l'enseignement américain

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Devenu grande cause nationale dans les années 1950, l'enseignement est aujourd'hui en déshérence, rapporte le chroniqueur et dessinateur Jeff Danziger. Les établissements scolaires, surtout les plus pauvres, souffrent de la "tactique de la menace" mise en place par Bush et les républicains.

Par
Jeff Danziger

J'ai été enseignant pendant dix ans dans la Nouvelle-Angleterre rurale, dans l'Etat du Vermont. J'enseignais la littérature anglaise et la dissertation universitaire à des classes de première et de terminale dans un lycée public. Les années passant, je devenais de plus en plus méchant, de plus en plus impatient à l'égard des idiots élus au conseil d'administration de l'école et des sbires qu'ils employaient pour gérer l'établissement. J'adorais l'enseignement, mais les inepties politiques, tant au niveau local que fédéral, m'étaient intolérables.

Aux Etats-Unis, l'enseignement ne dépend pas d'un système national. Dès la fondation du pays, il fut décidé de lever des fonds pour les écoles par le biais d'impôts locaux calculés pour une large part en fonction de la valeur des biens immobiliers du contribuable. Ce système permettait d'aider les enfants des familles pauvres et nombreuses, mais semblait moins judicieux aux plus riches qui voyaient leurs impôts comme autant d'aides sociales. Pis, pour certains parmi les plus aisés, ces aides sociales finançaient l'éducation des enfants d'innombrables immigrants dont ils n'aimaient ni la nationalité ni la religion. De ce fait, à cette époque où les Etats-Unis étaient un pays distendu aux communes éparses sur un vaste territoire, où les Etats et les villes étaient isolés les uns des autres par le temps et la distance, l'enseignement public était régi par les préjugés locaux et la pingrerie. Des législations locales limitèrent ainsi les fonds alloués aux écoles fréquentées par des pauvres méritant leur sort – et des individus nés avec la mauvaise couleur de peau.

Dans l'Amérique rurale, tout cela reste plus ou moins en vigueur. Dans le Vermont, un endroit agréable à vivre où la haute idée que l'Etat a de lui-même évite les pires abus que l'on constate chez les imbéciles du Sud et les cinglés du Nord-Ouest, le gouvernement s'est efforcé d'effectuer une répartition équitable des fonds alloués. Chaque élève, peu importe où il vivait, était en droit d'espérer pour son éducation une somme identique à celle de son voisin. Les villes riches s'émurent de voir une partie de leur argent partir vers des communes moins bien loties. Il y en eut même une qui, au beau milieu du Vermont, tenta de changer de nom et de faire sécession pour rejoindre l'Etat voisin du New Hampshire.

La nationalisation de l'enseignement aux Etats-Unis fut motivée dans les années 1950 par le début de la course à l'espace, lancée en toute hâte après l'envoi d'un satellite en orbite par les Russes. Du jour au lendemain, l'enseignement devint une arme de défense nationale. Le gouvernement fédéral invita les Etats à consacrer des fonds aux sciences et aux mathématiques – ne pas le faire, c'était prendre le risque que nous devenions tous marxistes. Des millions, que dis-je, des milliards, furent distribués aux Etats et aux écoles locales pour promouvoir l'enseignement des sciences et des mathématiques. Et cela a marché. Notre armement et notre aviation étaient sans rivaux et, bénéfice collatéral, la ménagère découvrit les joies de la poêle en Téflon.

Mais avec l'argent fédéral surgirent des problèmes spécifiques. Il n'y avait personne pour vérifier que les fonds étaient dépensés de façon raisonnable ou efficace. Après tout, ce n'était pas vraiment de l'argent, juste des fonds fédéraux arrivant comme par magie de Washington. Il y eut donc beaucoup d'argent jeté par les fenêtres, gaspillé dans des programmes inefficaces au prétexte que, si votre Etat ne le dépensait pas, un autre s'en chargerait allègrement. Les innovations dans l'enseignement étaient appréciées à l'aune de leur nouveauté et de leur cherté, et parce que les éditeurs de matériel pédagogique avaient beaucoup appris en observant le complexe militaro-industriel. Finalement, face à ce cirque de dépense et d'esbroufe, une réaction plutôt justifiée se fit jour.

Les conservateurs américains avaient depuis longtemps rangé tous les enseignants dans la catégorie progressiste et fait le lien entre ces gens et les dépenses fédérales. Pour maîtriser ces dangereux gauchistes, il fallait leur couper les fonds. Reste qu'il fallait trouver un prétexte aux efforts, d'abord du gouvernement Reagan puis aujourd'hui du gouvernement Bush II, pour mettre un coup d'arrêt à ces financements. Deux approches furent tentées. La première soutenait, à juste titre, que pour l'essentiel personne ne savait ce qui allait effectivement aux écoles. Personne ne sait exactement dans quelle mesure un cours parvient bien à un étudiant donné. Il parvient à différents élèves à différents moments. La seconde a consisté à affirmer que, menacées de ne plus recevoir les fonds du gouvernement fédéral, les écoles pauvres sortiraient de leur léthargie et amélioreraient leurs résultats. C'est un peu comme si on disait que pour que les malades guérissent il suffit qu'on les menace de ne plus leur donner de médicaments.

La conciliation ou conclusion de ces deux arguments s'est révélée éprouvante.
Le gouvernement Bush a toujours cherché avant tout à obtenir l'approbation de son étroite minorité conservatrice. Or le refus des fonds aux écoles pauvres s'accorde parfaitement avec la croyance moralisatrice de ces gens-là dans les vertus thérapeutiques de la punition. Si les élèves rataient leurs examens, l'école fermerait. Et il y aurait beaucoup d'examens. Bien sûr, le projet ne disait pas dans quelle école les élèves recalés iraient ensuite, mais c'est logique : comme l'Irak nous l'a appris, l'équipe de Bush ne prévoit jamais rien au-delà du désastre initial.

La semaine dernière, les examens nationaux d'entrée à l'université (les SAT) ont révélé une baisse globale des notes inédite depuis des dizaines d'années. Cela n'est pas une bonne nouvelle, mais il est difficile de dire ce qu'elle indique véritablement. Elle montre sans doute que la multiplication des examens ne sert à rien. Il faut espérer qu'en ce début d'année scolaire les parlementaires, tant au niveau des Etats qu'à l'échelon fédéral, parviendront à ignorer les mesures de Bush pour l'enseignement (regroupées – non sans humour – sous l'appellation "Aucun enfant sur le bord du chemin"). Et qu'ils continueront à distribuer à toutes les écoles les fonds dont elles ont besoin. Espérons qu'on reviendra à un enseignement raisonné et intelligent, et que d'ici à la rentrée prochaine une évaluation logique aura infléchi la tactique de la menace pratiquée par Bush. Et ce n'est là qu'un des nombreux infléchissements que nous appelons de nos voeux.

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