Retour au classique gauche-droite
Jusqu'au dernier jour, tous les scénarios paraissaient possibles, y compris les plus surprenants. La qualification d'un centriste pour la finale, un remake du 21 avril 2002 avec l'extrême droite au second tour. Finalement, au terme d'un incroyable suspense, c'est l'issue classique qui s'impose pour le premier tour de la présidentielle. Nicolas Sarkozy, qui vire en tête avec 30,4 % des voix selon les premières estimations, affrontera Ségolène Royal (25 %) le 6 mai. François Bayrou finit troisième avec 18,8 %. Jean-Marie Le Pen arrive quatrième, avec 11,1 %. Un très net recul par rapport à la présidentielle de 2002, où le leader de l'extrême droite avait fait 16,86 % des voix.
Le scrutin a été marqué par une participation historique : autour de 85 % ! Les Français, comme s'ils avaient voulu se réemparer du droit de vote après l'élection présidentielle tronquée de 2002, se sont rendus massivement aux urnes. Des heures durant, ils ont fait la queue dans les bureaux de vote.
Une finale Sarkozy-Royal, c'est le retour aux fondamentaux de la vie politique française. Comme en 1988, quand François Mitterrand avait triomphé de Jacques Chirac, comme en 1995, quand Jacques Chirac l'avait emporté sur Lionel Jospin. Cinq ans après l'élection atypique de 2002, le clivage gauche-droite retrouve ses droits.
La campagne n'avait pourtant pas manqué de faire « turbuler » le système. La percée de François Bayrou avait laissé penser que la « bipolarisation » du système français avait peut-être vécu. Il n'en est finalement rien, même si le centriste, grâce à une belle médaille de bronze, jouera un rôle déterminant pour le second tour. C'est du report de son électorat, vers Nicolas Sarkozy ou vers Ségolène Royal, que dépendra l'élection du successeur de Jacques Chirac. Hier soir, le centriste se gardait encore de faire connaître son inclination...
Nicolas Sarkozy s'était fixé un objectif : faire de ce premier tour un « tour de chauffe ». C'est chose faite. Comme l'indiquaient les sondages depuis janvier, il fait la course en tête. « Aux onze millions d'électeurs qui ont voté pour moi, je voudrais dire un merci qui vient du plus profond de mon coeur », a réagi hier soir le vainqueur du premier tour.
Le score de Nicolas Sarkozy, très supérieur à ceux réalisés par Jacques Chirac (20,8 % des voix en 1995, 19,88 % en 2002), renoue avec les heures de gloire de la droite puisqu'il dépasse les 28,31 % des voix réalisés par Valéry Giscard d'Estaing en 1981. Le candidat de l'UMP verra dans cette performance la validation de sa stratégie : décomplexer la droite pour l'amener à récupérer une partie des électeurs égarés au Front National. « J'ai voulu parler à ceux auxquels on ne parlait plus », a-t-il souligné hier.
S'il arrive premier, rien n'est pourtant joué pour Nicolas Sarkozy. Avec un tel score, il prend une option pour la victoire. Mais une nouvelle campagne commence ce lundi, et le candidat de l'UMP pourrait avoir davantage de difficultés à rassembler que Ségolène Royal. Sa posture ultra-droitière de premier tour devra s'accommoder d'un recentrage moins aisé.
Ségolène Royal peut encore espérer l'emporter, même si elle rêvait en fait de créer la surprise, comme en 1995 lorsque Lionel Jospin avait devancé Jacques Chirac au premier tour. Sa qualification pour la finale fera taire les mauvaises langues qui, dans son propre camp, doutaient de sa capacité à tenir la distance sur le ring. Son score est largement supérieur à celui de Lionel Jospin en 2002 (16,18 %) et lui permet de conserver tous les espoirs pour le tour décisif.
Des espoirs que la principale intéressée n'aura toutefois pas galvanisés par son allocution d'hier soir. Dans un long texte ânonné d'un ton monocorde, Ségolène Royal a assuré qu'elle serait « la présidente garante d'un Etat impartial », « otage d'aucun clan, d'aucun groupe de pression, d'aucune puissance financière ».
Jean-Marie Le Pen, finaliste en 2002, voulait croire qu'il pouvait encore progresser. Pari perdu. « J'ai dû faire une erreur d'appréciation », a-t-il commenté hier soir, la mine sombre. « Les Français sont en fait très contents. Mais je crains que cette euphorie ne dure pas longtemps. » L'extrême droite recule donc très nettement. Une partie de ses électeurs revient à la droite classique, convaincue du vote utile pour Sarkozy. Mais si le Front National recule arithmétiquement, cela ne signifie pas que les idées défendues par Jean-Marie Le Pen refluent. La campagne de premier tour, très axée sur l'identité nationale, s'est encore fortement « droitisée » par rapport à elle de 2002, où tous les candidats s'étaient déjà précipités sur le thème de l'insécurité cher au leader de l'extrême droite.
Pour les « petits » candidats, on est très loin des scores réalisés en 2002. Aucun d'entre eux ne franchit la barre des 5 %. Les trotskistes sont en net recul : Olivier Besancenot (Ligue communiste révolutionnaire) tire son épingle du jeu ave 4,3 % mais Arlette Laguiller (Lutte ouvrière) s'effondre à 1,5 %. Avec Marie-George Buffet, le parti communiste poursuit son déclin (2 %). La verte Dominique Voynet échoue avec à peine 1,6 %. Frédéric Nihous (Chasse Pêche Nature et Tradition) obtient 1,2 % et l'artermondialiste José Bové 1,3 %, tout comme le candidat de la ruralité Gérard Schivardi (0,3 %). A la droite de la droite, Philippe de Villiers (mouvement pour la France), privé d'espace entre Nicolas Sarkozy et Jean-Marie Le Pen, fait à peine 2,5 %.