Le vrai COHN-BENDIT

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Qui a envie de détester Daniel Cohn-Bendit? Personne, ou presque. Qui sait où il veut en venir? Pas grand monde. Cela n'est pas nouveau, il semble en avoir toujours été ainsi, depuis quarante ans. «Agitateur professionnel depuis 1968», comme le slogan de la Fnac. Mais Cohn-Bendit, lui, reste désintéressé, au contraire de tant de soixante-huitards friqués et embourgeoisés. Il a «une montre à 40 Euros», prend le métro et préfère les Cévennes à l'île de Ré. «Dany»: l'agitateur sympa qui rassure. Peut-être parce qu'il est un agitateur étrangement immobile. L'icône de Mai n'a toujours pas de biographe. La tâche serait compliquée: il a tout fait à l'envers. Entré en quelques jours dans la grande histoire, il n'a cessé ensuite de vouloir fuir cette histoire qui l'a statufié à 23 ans.

Il semble avoir employé les quatre décennies qui ont suivi à renoncer à tous les attributs du pouvoir, à toute la quincaillerie qui définit un acteur historique. Abandonnant le Grand Soir et les lendemains qui chantent Refusant la violence et les moyens tordus censés atteindre les fins sublimes. Il a rompu avec une constante de la politique française: la haine de l'ennemi, la grimace obligée de l'opposant. Dany-qui-sourit-tout-le-temps parle avec tout le monde. Ce que n'a pas compris François Bayrou, en l'accusant de voir trop souvent Nicolas Sarkozy. Chez lui, la société n'est pas fracturée en blocs antagonistes. Il n'y a que des individus. Il a tout fait pour en rester un. C'est l'originalité de son parcours: refuser les rôles de chef, fuir les appareils, les partis, les Etats, les nations. Les responsabilités.

En 1968, aime-t-il répéter, il n'était pas un leader, mais un «symbole», un «haut-parleur». Celui qui sait ce qu'il faut dire et - plus difficile - ce qu'il ne faut pas dire. C'est encore ce qu'il vient de faire aujourd'hui en offrant aux verts français leur plus belle victoire électorale: 16,3%, jeu égal avec les socialistes. Historique. Un recommencement à Paris? Il s'en est déjà retourné à Bruxelles, à Francfort, ailleurs, avec cette idée fixe: ne jamais poursuivre ce qu'il rend possible. Parce qu'il est le contraire d'un rêveur. Il sait qu'il a fait gagner les verts malgré eux, qu'il est leur divin cauchemar, leurs chefs ne l'ont jamais aimé. Il ne les incarne pas, il s'incarne lui-même. Il aime réconcilier les gens autour de sa personne, les verts aiment se déchirer autour d'un projet.

Déjà, aux élections européennes de 1999, pour s'imposer à leur tête, il s'était appuyé sur Noël Mamère, qu'il avait intégré au groupe des verts européens, alors que cet ancien lieutenant de Brice Lalonde avait été élu sur la liste Tapie! Il leur avait permis de tripler le score de Dominique Voynet en 1995. Ensuite, ils avaient pensé se passer de lui. Leur machine à détruire les ego s'était remise en marche, broyant Voynet, Lipietz, Cochet, Mamère. Epuisés, ils ont à nouveau cédé en 2009: tous derrière la locomotive Cohn-Bendit. Le sauveur à qui l'on passe tout: il enchaîne un quatrième mandat européen (cumul hautement prohibé chez les verts) et il ne s'embarrasse guère de leur «ligne» compliquée, issue du croisement de motions illisibles. «C'est un eurobéat et un libéral, cela fait beaucoup!» maugréait, il y a quelques années, l'idéologue vert Alain Lipietz. Oui, cela fait beaucoup: plus de dix fois le score minable (1,57%) des verts à la présidentielle de 2007...

Qu'a-t-il de plus qu'eux? Une autre méthode: au lieu d'épurer, rassembler. Au lieu d'inquiéter, rassurer. Avec lui José Bové, le noniste destructeur de McDo, et Eva Joly, la Thénardier des gardes à vue, deviennent d'inoffensifs fonds d'écran. Et il a réussi à convaincre les beaux quartiers que l'écologie n'était pas ce monde de privations et de renoncements que propose, par exemple, le sombre Yves Cochet, député de Paris (et ex-ministre). Cohn-Bendit, c'est magique. Il commence toujours par provoquer pour attirer l'attention, avant de dire qu'on va tous s'entendre et que tout va bien se passer. Il est partout en même temps. En France et en Allemagne. A Bruxelles et à Saint-Germain-des-Prés. Agressif et cajoleur. Utopiste et raisonnable. Provocateur et fataliste. Copain et sentencieux. Tutoiement et vouvoiement sont ses deux langues vivantes, qu'il alterne avec virtuosité pour déstabiliser au bon moment, comme François Bayrou en plein débat télévisé. Ou Nicolas Sarkozy, habitué à ses échanges très rigolards avec lui et soudain ébranlé par son apostrophe grandiloquente au Parlement européen, avant l'ouverture des jeux Olympiques de Pékin: «Monsieur le Président, vous allez manger avec des baguettes avec le président chinois Hujintao, bon appétit!» Une intervention surjouée et bien préparée. Vêtu d'un T-shirt de Reporters sans frontières orné d'anneaux olympiques menottes, il avait pris soin d'échanger sa place afin d'être au premier rang. Pour les caméras.

Ce savoir-faire date de Mai 68, quand il a compris, à la naissance de la société médiatique, ce nouveau pouvoir immense à la portée d'une minorité. Le pouvoir de quelques images, de quelques mots: bien relayés, Us peuvent ébranler les autorités les mieux assises. Le coup médiatique plus efficace que le coup de force. On peut désormais s'affronter avec le sommet, à mains nues et avec le sourire. Il a commencé comme cela: pousser ses interlocuteurs à bout, toujours avec bonne humeur, s'indigner de les voir craquer et s'employer à les calmer. Il les déstabilise, mais ne veut pas leur place. Il préfère rester à la sienne, c'est-à-dire au centre. C'est sa scène originelle, qu'il ne cesse de rejouer, avec le même succès.

PAR ERIC CONAN, GUY KONOPNICKI, THOMAS SCHNEE, A BERLIN, ET RICHARD WERLY A BRUXELLES

AU COMMENCEMENT ETAIT LA PROVOCATION
Daniel Cohn-Bendit apparaît pour la première fois dans les archives de la Ve République le 8 janvier 1968. Une note de la préfecture de police relate les incidents qui ont émaillé le même jour l'inauguration de la piscine de la nouvelle université de Nanterre par le ministre de la Jeunesse et des Sports François Missoffe. Extension de la Sorbonne, ce campus est le temple des nouvelles «sciences humaines». Inscrit en sociologie et en allemand, Daniel Cohn-Bendit est membre de la Fédération anarchiste. Sa première action d'éclat - afficher dans le hall les photos de supposés «flics en civil» présents dans la fac - tourne à la bavure: l'un d'eux n'est qu'un instituteur souhaitant reprendre ses études...

Ce 8 janvier, il réussit son coup. Osant aborder le ministre du général de Gaulle, il lui demande du feu, avant de l'apostropher: «La construction d'un centre sportif est une méthode hitlérienne destinée à entraîner la jeunesse vers le sport, pour la détourner des problèmes réels, alors qu'il faut avant tout assurer l'équilibre sexuel de l'étudiant.» François Missoffe le laisse parler avant de le moucher: «Si vous avez des problèmes sexuels, plongez dans la piscine!» Mais l'impertinence a fait grand bruit, et Alain Peyrefitte, ministre de l'Education, veut aussitôt l'expulser. C'est facile, il est allemand et donc soumis à l'obligation de neutralité. Il est défendu par l'un des grands avocats de l'époque, François Sarda. La procédure «tourne court», comme l'écrit Cohn-Bendit en 1975 dans son livre le Grand Bazar. Mais il ne parle pas de la gentille lettre qu'il a discrètement envoyée à «Monsieur le Ministre» pour regretter que sa «réflexion théorique ait pu être considérée comme une attaque personnelle», et dissiper le «malentendu»: «J'ai eu le tort de vous répondre trop laconiquement que votre proposition, qui substitue le sport à la sexualité, entrait dans les théories des Jeunesses hitlériennes.» Magnanime, François Missoffe, qui avait entendu parler de son contradicteur par sa fille, étudiante à Nanterre (aujourd'hui Françoise de Panafieu, députée UMP de Paris), répond en l'invitant à venir le voir au ministère pour une «conversation personnelle». Ce qui rend Peyrefitte furieux: «Il est impossible d'expulser quelqu'un avec qui l'on négocie.» L'incident Missoffe lance un nouveau type de mouvement. Dès mi-février, les bâtiments des filles de la résidence universitaire sont investis par un groupe que mène Dany, protestant contre l'interdiction faite aux filles de recevoir des garçons dans leurs chambres. C'est la une des journaux: de monôme en provocation, l'agitation ne cessera plus.

Il est frappant de constater dans les archives et les mémoires des responsables politiques de l'époque à quel point la personnalité du jeune Cohn-Bendit les intrigue, les fascine et les divise. Le lendemain de l'occupation de Nanterre, le 23 mars, Alain Peyrefitte appelle Christian Fouchet, ministre de l'Intérieur: «Nous n'aurons jamais la paix tant que ce Cohn-Bendit restera en France. Il exerce une véritable fascination sur ses camarades. Il faut absolument l'expulser. Il trouve d'instinct les mots et les situations qui mettent les rieurs de son côté. Les jeunes le trouvent marrant; il a fait toutes sortes de coups pendables et l'on rien a jamais tiré les conséquences.» Dirigeants politiques, universitaires ou policiers sont décontenancés par son style élastique, capable des pires provocations, mais calmant le jeu quand il faut. Dès ce 22 mars où il décide de l'occupation - spectaculaire pour l'époque - du conseil de la faculté, avant de l'évacuer dans le quart d'heure précédant l'assaut de la police. Ils sont aussi interloqués de constater qu'il ne s'en prend pas qu'au pouvoir gaulliste, mais à tout ce qui détient une parcelle d'autorité, y compris ceux qui soutiennent l'agitation.

Laurent Schwartz, grand mathématicien de gauche, vient féliciter les «enragés» («Camarades, les révolutions commencent toujours grâce aux étudiants!») dans l'amphithéâtre rebaptisé «Che-Guevara»? Cohn-Bendit le traite de «salaud» parce qu'il défend les examens. Quand les maos de Normale sup débarquent à Nanterre pour apporter leurs lumières, il les renvoie dans leur école. Quand le Nouvel Observateur lui offre un dialogue avec Sartre, il explique au vieux philosophe excité que son Grand Soir, c'est fini, c'est du baratin. Quand le psychanalyste Jacques Lacan, lui aussi sous le charme, rapplique avec ses disciples - «Que pouvons-nous faire pour vous?» -, il leur demande de «filer du fric pour payer les avocats», mais va claquer la moitié de la belle somme pour un festin festif à La Coupole, le célèbre restaurant de Montparnasse. Les conséquences sont parfois plus pénibles. Pierre Grappin, le doyen de Nanterre, qui avait, sur l'intervention d'un ami, inscrit hors délai et par dérogation le jeune Cohn-Bendit, démissionne: ce germaniste, ancien résistant et déporté à Dachau, ne supporte plus les tracts infamants le traitant de nazi (en 1988, le philosophe François George sollicitera Cohn-Bendit pour un geste ou une discrète lettre d'excuses à l'adresse du vieil homme, en vain).

«Dany le Rouge» ne respecte alors rien ni personne, sauf la réalité: il a compris que le pouvoir ne voulait pas de sang. Il joue avec lui, le poussant à bout sans aller trop loin. Le 7 mai, il remonte les Champs-Elysées avec un cortège qui se termine par un pipi sur la tombe du Soldat inconnu. Quand le Premier ministre Georges Pompidou, jouant l'apaisement, décide de rouvrir la Sorbonne le 9 mai, Cohn-Bendit appelle le lendemain sur les ondes à susciter «partout dans la capitale» des troubles pour déborder la police; mais il participe le soir même à une délégation d'enseignants dans le bureau du recteur de Paris. Préférant l'escalade verbale à celle de la violence, il fournit quand même au pouvoir l'occasion de se débarrasser de lui, déclarant, lors d'un meeting à Amsterdam, le 22 mai: «Ledrapeau tricolore est fait pour être déchiré, pour en faire un drapeau rouge!» Cet étranger qui insulte le symbole de la nation est interdit de séjour. Quand il revient clandestinement le 28 mai, dans la voiture de Bernard Kouchner, les cheveux teints en noir, c'est lui qui prend peur: sa réapparition, dans un meeting à la Sorbonne, suscite, selon lui, une «exaltation quasi stalinienne», alors qu'il estime avoir fait un «discours politique gâteux». Il repart en Allemagne le 12 juin dans la voiture de l'actrice Marie-France Pisier.

Il est interdit de séjour mais ha jamais été expulsé. Mai 68 est fini. La droite triomphera dans les urnes, de Gaulle, lui, n'y survivra pas. Il n'avait pas pris au sérieux ceux qu'il appelait «ces gamins, ces rigolos». Pompidou, plus prudent, avait recommandé de «traiter les manifestants en douceur au lieu de déchaîner des colères de bébé». Sur ce point, il se trompait. Cohn-Bendit n'était pas un «bébé», mais l'apparition soudaine, dans la France gaullienne et avec quelques décennies d'avance, de l'un de ces premiers enfants rois que personne n'intimide et que n'impressionne aucune hiérarchie. Ce n'est pas Mai qui a fait Cohn-Bendit; il était fait pour Mai.

ENFANCE D'UN AGITATEUR
Lorsqu'elle quitte Montauban pour s'installer, en 1958, à Francfort auprès de son mari malade, la mère du petit Cohn-Bendit cherche un établissement scolaire lui évitant le rigorisme germanique. Grâce à un ami qui y enseigne, elle réussit à l'inscrire à la Oldenwald Schule, à Heppenheim, à une cinquantaine de kilomètres de Francfort. Un des 18 internats à la campagne fondés au début du XXe siècle par le pédagogue Paul Geheeb, où les élèves ne doivent répondre qu'à un précepte: «Deviens celui que tu es». Une version allemande de Summerhill, l'école anglaise antiautoritaire fondée par Alexander Neil et tant vantée en... 1968.

La vie est confortable. Les élèves, pour la plupart issus de la bourgeoisie éclairée, dorment par groupes de dix dans de petits chalets en forêt. L'objectif des enseignements? Permettre à chacun de se forger une opinion personnelle en toute indépendance, en faisant appel à «la tête, à la main et au coeur». Matières scolaires, manuelles (menuiserie, imprimerie, poterie, serrurerie) et artistiques (dessin, danse, théâtre) sont mêlées et les élèves choisissent leur emploi du temps. Les cours, déjà interactifs, relèvent de la discussion et du dialogue avec les enseignants que les élèves tutoient. Car la parole d'un enfant vaut celle d'un adulte, d'un prof.

La charte de l'Oldenwald Schule rejette «laisser-faire» et «autoritarisme». Prônant le respect des jeunes et de leur «individualité», elle prône une pédagogie reposant sur la confiance, l'observation attentive de ses pensionnaires, mêlant exigences et soutien. Les règles de vie sociale sont discutées devant le parlement de l'école qui donne le même pouvoir aux élèves, aux professeurs et aux membres du personnel. Daniel Cohn-Bendit fut l'un des plus jeunes responsables, élu trois années de suite président de ce parlement dont l'objectif était de créer de la vie commune avec des individualités autonomes. Plus porté sur le théâtre que sur le travail manuel, il passera, jusqu'au bac, sept belles années à la Oldenwald Schule. C'est là qu'il acquiert aisance, décontraction, bonhomie. C'est là qu'il est devenu adulte, ou qu'il est resté enfant. C'est là aussi qu'en 1968, après son interdiction de séjour en France, il retourne pour discuter avec quelques enseignants. Avant de décider de s'installer à Francfort, début de la période la moins connue mais la plus longue de sa vie: il va y rester vingt-six ans, jusqu'à sa première élection au Parlement européen en 1994.

EN EXIL A FRANCFORT
Arrivé auréolé de son image de leader et martyr du Quartier latin, «Dany le Rouge» trouve vite sa place au centre du Francfort libertaire et alternatif: Mai 68 doit avoir une suite, tout de suite, dans tous les aspects de la vie quotidienne. Avec Joschka Fischer (futur chef des verts allemands et ministre des Affaires étrangères d'Allemagne), il fonde un groupuscule, Revolutionârer Kampf («Combat révolutionnaire»), et crée la librairie Karl-Marx. Il vit alors dans un «appartement communautaire» et va de réunion politique en manifestation, souvent entouré de ses nombreuses groupies. Sa chevelure rousse et sa grande gueule font vite partie du paysage local: «Dany» et «Joschka» sont les deux figures de proue de la «Sponti-Szene» de Francfort. Le terme sponti (pour «spontané») réfère à la tendance anarcho-libertaire très en vogue dans les milieux estudiantins. Influencée par la contre-culture américaine des freaks, elle s'oppose aux groupuscules communistes. Les Spontis estiment que l'élément moteur d'une révolution est la «résistance spontanée des masses» à l'oppression. Peu structurés, ils ne répugnent pas à lancer quelques cailloux sur les forces de l'ordre, mais utilisent plutôt le théâtre de rue comme moyen de «conscientisation». Combat révolutionnaire, le petit parti de Cohn-Bendit et de Fischer, s'efforce aussi de mobiliser les travailleurs dans les usines, notamment chez Opel et Hoechst. Sans aucun succès. En 1975, des activistes plus sérieux se moquent de «Dany» dans un pamphlet, mettant en doute sa foi révolutionnaire: «Le principal désir de Cohn-Bendit est de suivre le Tour de France à moto, son second est de devenir reporter sportif après la révolution.»

En fait, il préfère expérimenter, ayant peu de goût pour les échafaudages théoriques, qu'il laisse à Fischer, et beaucoup d'allergie pour les actions clandestines et violentes qui aboutiront à la formation de la Fraction armée rouge (RAF). «Dany» s'occupe de la «contre-culture» au quotidien. Et en particulier de la gestion des jardins d'enfants «antiautoritaires» et autogérés. Question non pas marginale mais essentielle: le mal nazi venant de l'histoire allemande autoritaire, il fallait repartir de zéro en cassant la matrice éducative traditionnelle. Ce projet rousseauiste niant toute hiérarchie, toute transmission entre adulte et enfant et toute répression des désirs infantiles était hautement politique: former des rebelles à l'autorité pour en finir avec l'histoire allemande.

Mais c'est par la tragédie que cette histoire maudite qu'ils veulent fuir revient brutalement: des gauchistes ont dérivé dans la violence jusqu'au terrorisme antisémite. En 1976, un commando dirigé par Wilfried Bôse, et comprenant deux membres de la RAF, détourne le vol Tel-Aviv - Paris d'Air France et menace de tuer les passagers juifs après avoir relâché les autres. Un commando israélien libérera les otages dans le sang. L'année suivante, Hans-Joachim Klein, l'un des anciens hôtes de l'appartement communautaire de «Dany» et «Joschka», envoie au Spiegel un paquet contenant le revolver avec lequel il a participé en 1975, avec Carlos, à la prise d'otages sanglante des dirigeants de l'Opep à Vienne. Il dit rompre avec la violence et révèle le projet de tuer des personnalités juives, notamment le pianiste Arthur Rubinstein et le violoniste Yehudi Menuhin.

Cohn-Bendit, qui n'a jamais cédé à la violence, l'a toutefois observée de près. En 1974, c'est lui qui conduit Jean-Paul Sartre, en visite à Andréas Baader, incarcéré dans la prison de Stammheim, et qui recueille, à sa sortie, la conclusion du philosophe: «Quel con!» L'affaire Klein renforce «Dany» dans ses convictions, comme il le soulignera plus tard: «La révolte de 68 a pu se développer parce que nous avons enfreint les règles. Elle ne pouvait pas être sans violence. Mais la différenciation que l'on faisait à l'époque entre «violence contre les choses, oui, violence contre les hommes, non», s'est révélée plus tard comme juste.» Cette condamnation de principe n'empêche pas la solidarité personnelle: il fait partie, avec André Glucksmann, du petit groupe qui aidera pendant vingt ans Klein entré dans la clandestinité, notamment en lui trouvant une planque en Normandie. Cohn-Bendit négociait sa reddition avec la justice française quand l'ex-terroriste fut arrêté en 1998 et extradé en Allemagne.

Après cet épisode douloureux, Cohn- Bendit semble privilégier les individualités qui ont une existence charnelle, concrète. Ce sont les seuls acteurs qui comptent pour lui. Peuples, nations, idéologies ne l'intéressent pas, ou plus. Il ne fit ainsi de l'une des plus originales de ses qualités - son anticommunisme rabique - qu'un usage préventif personnel, sans vraiment s'intéresser aux victimes réelles du communisme.

«NOUS SOMMES LES MEILLEURS ANTICOMMUNISTES»
Ail ans, le petit Cohn-Bendit est là, le 7 novembre 1956, quand des manifestants mettent le feu aux locaux du quotidien communiste l'Humanité, qu'ils assiègent après la répression soviétique de Budapest Il accompagne son grand frère Gabriel Cohn-Bendit, anarchiste militant qui lui transmettra son anticommunisme radical. D'où, en 1968 et après, son allergie désinvolte pour les délires maoïstes ou trotskistes. Paru en 1975, le Grand Bazar, son fameux livre introuvable et controversé, est d'abord un brûlot anticommuniste: «Je crois qu'en matière d'anticommunisme, nous devons doubler la droite sur la gauche. Nous devons montrer que nous sommes les meilleurs anticommunistes, car nous sommes défait les vrais «antitotalitaires» et que l'origine du totalitarisme est le facteur autoritaire, qu'il soit de facture nationale-socialiste ou bolchevique.» Il devance ainsi de quelques années la conversion des «nouveaux philosophes» français emmenés par Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, qu'il brocardera gentiment en «staliniens défroqués».

Mais, s'il accepte de se dire «viscéralement anticommuniste», il ne participe pas au militantisme antitotalitaire qui aide les dissidents réels qui se battent dans la grisaille de l'Est. En 1979, il ne fait que de brèves apparitions quand ses amis Kouchner et Glucksmann le sollicitent alors qu'ils organisent, avec le soutien de Jean-Paul Sartre et de Raymond Aron, l'envoi du navire-hôpital l'Ee-de-Lumière pour repêcher les boat people vietnamiens. Cela lui file le blues, comme il l'écrit dans Libération, n'y voyant que la «parabole d'une génération squeezée par l'histoire, qui recherche son identité en se baladant dans le cimetière de nos mythes perdus. Nous sommes les égouts de l'histoire». Cette satanée histoire, qu'il fuit toujours.

La chute du mur de Berlin les surprend, lui et son ami Fischer qui estimait encore début 1989 qu'«attendre après la réunification est une illusion dangereuse». Comme François Mitterrand, ils sont pris au dépourvu par la réunification express que lance le chancelier allemand Helmut Kohi; mais Cohn-Bendit réagit plus vite et presse les verts de dépasser cet inquiétant retour de la grande Allemagne, en accélérant le passage à l'Europe. H se définit à l'époque comme «francfortois, européen et cosmopolite», oubliant sciemment l'appartenance nationale. Ce sera plutôt un pied à Francfort, un pied à Bruxelles.

A Francfort, 1989 est aussi un tournant personnel: il accepte de prendre des responsabilités et tourne la page «underground». Il vend ses parts dans l'organe de presse du mouvement sponti - Pflasterstrand («la Plage sous les pavés») - qu'il avait fondé en 1978 et qui était devenu un city magazine. Il décide avec Fischer d'investir les Verts, dans le courant «réaliste» opposé aux écolos fondamentalistes. Son ami devient ministre de l'Environnement du Land de Hesse, et lui se fait nommer responsable de l'intégration des étrangers à la mairie de Francfort. C'est le seul mandat politique (désigné et non pas élu) qu'il exercera jusqu'à son élection au Parlement européen en 1994.

A Francfort, son oeuvre, c'est l'Amka, le bureau municipal des affaires multi-culturelles. Incontournable, à cause de la verve de son patron, mais aussi, et surtout, parce que Francfort est la ville d'Allemagne qui connaît le plus fort taux d'étrangers (30%), en majorité turcs, grecs et marocains. Des «médiateurs de quartier» sont créés et la police municipale enrôle des non-Allemands. La méthode? La sienne: parler, parler, parler. En 1991, il publie avec son acolyte de l'Ainka Thomas Schmid un ouvrage sur la «société multi-culturelle». Non pas une apologie, mais une voie moyenne et prudente, très centriste, qui prend acte de la nouvelle situation - la «mobilité générale» - et ne se mouille pas, en rejetant autant l'angélisme que l'assimilation autoritaire: «La société multiculturelle ne doit pas devenir un ersatz de vision politique pour une gauche qui a perdu ses repères. Les problèmes engendrés par la société multiculturelle ne doivent pas non plus être instrumentalisés pour dessiner des scénarios d'horreur d'une société dont on aurait volé l'identité.» Il ne sous-estime pas «les affrontements entre les cultures», et recommande que les personnes demandant la nationalité allemande aient une connaissance minimale de la langue et des institutions. Cela débouchera, entre autres, sur des cours de langue et de culture générale dispensés dans un «parcours d'intégration». Mais intégration à quoi?

Au-delà de Francfort, il se méfie toujours de l'Allemagne et ne veut voir que l'Europe: «Je n'ai rien contre la nation. Mais je suis contre la renationalisation massive de l'identité allemande, comme certains le veulent. Ce serait dangereux pour le consensus de base de la République. Je suis persuadé que la pensée européenne est une des dernières utopies pour laquelle cela vaut la peine de se battre - sans que l'on refasse les fautes commises dans les combats pour les utopies passées.»

OTAN MAIS PAS TROP
Pour que l'Europe se protège des rechutes de l'histoire, Cohn-Bendit préfère donc le «patriotisme constitutionnel européen» du philosophe Jûrgen Habermas qui fait table rase du passé en lui substituant, comme il le traduit, «un projet commun, en train de se faire, qui n'a aucune justification nationale». Une Europe sans identité culturelle forte ni frontières fixes, mais définie par ses procédures: démocratie et droits de l'homme. Et si l'histoire gronde? Il y a les Etats-Unis pour cela, l'atlantisme est le complément de cette «Europe procédurale», et l'ex-«Dany le Rouge» en sera le pédagogue, avec plus de subtilité et de retenue que ses amis Kouchner et Glucksmann.

L'anti-impérialisme des verts allemands s'estompe, se muant d'abord en pacifisme que «Joschka» et «Dany» vont ensuite faire évoluer, en renvoyant les deux blocs dos à dos, alors que les gauchistes continuent de s'en prendre essentiellement à «l'occupation» de l'Allemagne par les Américains. En 1986, dans son livre Nous l'avons tant aimée, la révolution, Cohn-Bendit publie un entretien dans lequel Adam Michnik, ancien cofondateur de Solidarité qui venait de sortir d'une prison polonaise, se refuse à condamner les Américains pour avoir fait la guerre au Vietnam. En 1990, la première guerre du Golfe lui permet de franchir un nouveau cap en approuvant l'offensive en Irak, avec des anciens de la gauche alternative, notamment avec le philosophe Hans Magnus Enzens- berger et l'écrivain Peter Schneider. La mue s'achève avec la guerre du Kosovo qui rassemble une petite internationale soixante-huitarde sous la bannière américaine: Javier Solana, secrétaire général de l'Otan, ancien gauchiste espagnol; le général Klaus Reinhardt, commandant de l'Otan, ancien gauchiste allemand; Bernard Kouchner, administrateur au Kosovo. Cohn-Bendit qui hurlait «US go home» soutient maintenant l'armée américaine en compagnie du député européen... Otto de Habsbourg, qui symbolisait pour lui le pire de la réaction allemande...

Mais, contrairement à Kouchner et Glucksmann, qui approuvent la deuxième invasion de l'Irak en 2003, il se désolidarise alors des Américains, mais avec un raisonnement qui invoque moins les catastrophes humaines avenir qu'un grave péché de volontarisme «bolchevico-démocratique». Accaparés par l'opposition de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin à cette guerre, les Français n'ont pas vu le rôle important joué en Allemagne par Daniel Cohn-Bendit. H a même provoqué un débat retentissant avec l'idéologue néoconservateur Richard Perle, dans une salle de Washington louée par les verts allemands, assenant au conseiller en matière de défense de George Bush: «Vous voulez changer le monde entier. Comme les bolcheviks, vous prétendez que l'histoire montrera que vous êtes les détenteurs de la vérité. On baigne en plein orgueil révolutionnaire!»

EUROPEEN POSTMODERNE
Mais, dans ce domaine comme dans les autres, le style Cohn-Bendit dédramatise tout. C'est un européen postmoderne, un débatteur sans programme, un démocrate anhistorique. Mais il ne manifeste aucune aigreur, n'instruit aucun procès, ne tient aucun propos irréversible. Il considère nations, institutions et idéologies comme il toise le CRS sur la célèbre photo de Gilles Caron qui l'a immortalisé en 1968: avec une indifférence espiègle et pacifique. Contrairement à ses amis de la gauche morale, il n'est pas, en Allemagne, un obsédé de la repentance et de la rhétorique antinazie et, en France, un inquisiteur reniflant du pétainisme moisi derrière chaque sursaut républicain. Peut-être parce que son histoire familiale, qu'il n'a jamais exhibée, l'a mis à l'abri des simplismes, l'incitant à privilégier la banalité du bien sur la fatalité du mal.

Cohn-Bendit aime raconter que c'est dans la joie de la nouvelle du débarquement en Normandie que ses parents l'ont conçu, alors qu'ils se cachaient dans le Sud-Ouest. Son père, avocat juif de gauche, avait fui Berlin pour Paris dès 1933. Prisonnier politique en 1940, il s'évade pour rejoindre à Montauban sa femme et son fils Gabriel, né en 1936. Ils seront protégés des rafles jusqu'à la fin de la guerre à la fois par les Eclaireurs israélites de France et par les réseaux catholiques de secours aux juifs suscités par Mgr Théas, l'un des rares évêques ayant protesté contre les mesures antisémites de Vichy. Cette généalogie périlleuse ne l'a pas seulement préservé des litanies sur la France rance; il a réagi tout de suite quand son grand frère Gaby, pendant longtemps son maître à penser, s'est mis à déraisonner en soutenant le négationniste Robert Faurisson. Non pas seulement au nom de la liberté d'expression, mais en doutant de la fonction des chambres à gaz. Toujours en exil à Francfort, «Dany», bouleversé, passe plusieurs fois la frontière clandestinement à la fin des années 70 pour convaincre son frère de rompre avec les négationnistes. Il aura du mal et confiera plus tard que ce furent les débats les plus pénibles qu'il ait connus, son légendaire talent de persuasion se révélant pour une fois impuissant.

Comparé à cette épreuve intime, son maniement du verbe au sein du Parlement européen fait figure de promenade. Les vieux Etats qu'il y pourfend sont des démons plus faciles. «Cohn-Bendit est l'archétype de l'eurodéputé assidu, brillant, qui rêve de transformer l'assemblée de Strasbourg en une chambre des députés supranationale», explique un journaliste. Il propose, pour commencer, que sur les 750 eurodéputés prévus par le traité de Lisbonne, 600 soient élus sur des listes nationales, et 150 dans une «circonscription européenne», que des référendums européens soient organisés le même jour dans tous les pays membres pour répondre à la même question. «Pour lui, le Parlement européen est entre l'Assemblée générale de l'ONUet un amphithéâtre de Mai 68», ironise l'ancien président espagnol du Parlement européen Enrique Baron Crespo, qui l'a beaucoup subi.

«Dany» profite surtout du désintérêt médiatique pour les institutions européennes. Son activité d'eurodéputé assidu révèle un penchant déclamatoire: 92,98% de présence en séance plénière (278 jours sur 299!), 119 prises de parole (contre une cinquantaine en moyenne pour ses pairs), 129 motions (contre une vingtaine en moyenne)... mais seulement quatre questions écrites. On l'entend en fait très peu sur les dossiers «verts», laissés à ses colistiers. La majorité de ses interventions concernent la politique étrangère. Il préfère éviter les sujets économiques et sociaux depuis qu'il s'est assumé «libérallibertaire». Ses amis de gauche ont retenu «libertaire», refusant d'entendre ce que signifiait «libéral». Par exemple, «des services comme le téléphone, la poste, l'électricité n'ont pas de raison de rester dans les mains de l'Etat». Il fait d'ailleurs une fixation sur EDF, symbole de «l'enfermement dans l'idéologie» d'une «cogestion gaullo-communiste». Qu'il s'agisse des délocalisations, de l'ouverture des magasins, de la flexibilité ou des dépenses publiques, il n'est pas si éloigné d'Alain Madelin qui l'a d'ailleurs félicité de «décrisper l'antilibéralisme primaire d'une certaine gauche». A l'université d'été du Medef, en 2000, il décrispait même les scrupules du patronat: «Votre question - Le capitalisme est-il moral?-ne m'intéresse pas. Arrêtez! Laissez ça aux curés!»

«Chez lui, on retient toujours plus le style que le fond, ce qui en fait un politique très moderne, analyse un ex-parlementaire européen de droite, qui l'adore. En fait, «Dany», c'est du Lecanuet dit par Fabrice Luchini.» Il y a encore plus cruel: le Nouvel Observateur, récemment tombé en pâmoison, voit en lui «un Rocard qui n'aurait pas fait l'ENA».

ERIC CONANGUYTHOMASRICHARD

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Paul Laurendeau 17/12/2009 10:43


Dany est désormais le centre-droite vendable. Sa trajectoire "libertaire" et anti-communiste se poursuit en toute cohérence. Ces slogans, sans risques politiques réels, l'animent toujours, pour la
galerie

http://ysengrimus.wordpress.com/2009/12/15/la-nouvelle-cocaine-du-capitalisme-l%E2%80%99ecologisme/

et il devient graduellement le BHL de l'euro-parlementarisme. Les ententes écolo-capitalistes s'esquissent déjà...
Paul Laurendeau


viviane palumbo 16/12/2009 23:20


moi, je le connais depuis toujours, on a fait nanterre ensemble et le siège de la sorbonne, il n'a pas changer, pad=s de langue de bois chez cet éternel ado qui croit en l'avenir et qui n'a peur de
personne, hardi dany, onles aura.